Voyage au bout de la nuit

Vittorio

Vittorio était danseur-étoile. Toute sa vie, il s’était consacré à la danse. Il avait joué dans les plus grandes salles d’Europe devant les aplus grands de ce monde. Il était fier de ce qu’il avait accompli. Il avait quitté son Italie natale à 12 ans pour rejoindre la plus célèbre école de danse du monde, à Londres. Il avait rencontré les plus impressionnants virtuoses de la discipline. Aujourd’hui, à 25 ans, il avait l’impression d’avoir réussi quelque chose de grand. Il vivait sa vie avec passion, il vivait de sa passion.
Ses parents étaient heureux de son parcours exceptionnel dans le milieu de la danse. Ils l’avaient toujours soutenu. Même quand il leur avait annoncé son homosexualité il y a quelques années, ils avaient bien réagi. C’est beau l’amour d’une mère … C’est beau l’amour d’un père …
Vittorio n’avait jamais connu l’amour d’un homme, il se contentait d’aventures d’un soir. En tournée, il aimait s’envoyer en l’air en sachant pertinemment qu’il n’y aurait pas de lendemain. Un jour, il aimerait pouvoir vivre avec quelqu’un qu’il aime et qui l’aime, se marier, adopter des enfants … avoir une vie normale mais pour l’instant, il profitait de l’instant présent. Il n’avait pas le temps pour une relation sérieuse. De toute façon, il était toujours en déplacement, ne restant jamais bien longtemps dans la même ville. Il ne se sentait pas le courage de rester fidèle alors que son amour se trouvait à des centaines de kilomètres et c’est pour ça qu’il ne voulait pas s’engager.
En ce moment, il jouait le rôle principal dans un ballet présenté en exclusivité à l’Opéra Garnier à Paris. Il aimait Paris. C’était vraiment une ville magnifique. Il aimerait s’installer ici plus tard, y élever ses enfants, y filer le parfait amour … Mais bon, pour l’instant, il était tellement fatigué par les répétitions qu’il n’avait même pas le courage de sortir le soir. Quoique. Il ferait bien une petite virée dans un bar gay de la capitale ce soir…


David


David était directeur des ressources humaines dans un grand groupe de télécommunication. Il avait réussi brillamment ses études et à 27 ans, il était fier d’avoir plus de cent personnes sous ses ordres. Seulement, il regrettait de ne pas avoir une vie plus excitante. Il aurait aimé continuer la danse. Ça lui correspondait tellement plus que ce stupide travail ingrat. Enfin, il gagnait bien sa vie et ça c’était important quand même de nos jours. Et puis il pourrait toujours faire de la danse pendant son temps libre. Il n’était pas franchement surmené par son travail et il avait largement le temps de s’entraîner de temps de temps d’autant plus qu’il était célibataire depuis près de six mois. Il avait du mal à oublier son ex. Il était vraiment exceptionnel … Beau, intelligent, agréable ! Mais pourquoi s’était-il barré avec cet abruti de mec marchant aux corticoïdes ? Encore aujourd’hui, il éprouvait une certaine rancœur quand il pensait à sa dernière relation sérieuse. A sa dernière relation tout court d’ailleurs, David était bien incapable d’éprouver du plaisir sans amour. C’est pour ça qu’il ne sortait plus. Il préférait rester enfermé chez lui comme si ça pouvait faire avancer les choses. Des fois, il se dégoûtait ! Il approchait à grands pas de la trentaine et personne de son entourage ne savait qu’il était gay. Il vivait très mal son homosexualité. Il avait l’impression que les gens ne le regarderaient plus pareil s’ils apprenaient qu’il était gay. Il pensait qu’il perdrait plein d’amis. Peut-être ne serait-ce pas vraiment des amis alors ? Il se regarda dans le grand miroir qui couvrait un pan entier du mur du salon. Il ne se reconnaissait même pas. Il saisit son manteau, l’enfila, prit ses clés et sortit … Il lui fallait de l’air ! Il lui fallait rencontrer quelqu’un ! Ce soir !
David laissa ses pieds le guider jusqu'à l’entrée d’un petit bar qu’il fréquentait avec Alexandre. Alexandre ! Décidemment il n’arrivait pas à l’oublier. Pourtant, il aurait fait n’importe quoi pour passer à autre chose. C’est à ce moment là qu’un bel inconnu entra dans le bar. N’écoutant que son instinct, David lui emboîta le pas et pénétra dans ce lieu chargé de souvenir. Quelle paire de fesses ! Il ne pouvait s’empêcher de reluquer. Le jeune homme s’assit au bar et commanda un gin tonic. Il semblait seul et David se sentait seul. Il décida donc de s’asseoir près de lui.


David et Vittorio

Evidemment, ce bel inconnu n’était autre que Vittorio. Comme le hasard fait bien les choses ! Ils parlèrent pendant des heures. Plus rien ne pouvait les arrêter. Ils avaient très peu de points communs, des vies totalement différentes mais quelque chose les rapprochait incontestablement. Etait-ce cela l’Amour ? Ils n’en savaient rien mais ils profitaient indéniablement du moment présent. Ils buvaient autant qu’ils parlaient, sans se soucier de ce qui se passerait après. Ils dansèrent même. L’alcool avait complètement transformé Vittorio qui était peu habitué à boire. Ils s'évadèrent en mettant en pratique quelques pas de danse classique, David luttant pour suivre Vittorio. Ils étaient heureux et auraient voulu que cette nuit ne s’arrête jamais.
Le bar était vide. Le bar allait bientôt fermer. Le jour venait de se lever… Ils ne savaient pas où aller. Ils avaient très envie de rester ensemble. Ils ne voulaient pas être séparés. Vittorio se jeta à l’eau. Il proposa à David de partager sa chambre d’hôtel. David avait toujours rêvé de faire l’amour dans une suite d’un grand hôtel parisien. Ce rêve allait peut être enfin se réaliser. Il accepta avec grand plaisir et ils prirent le chemin du Crillon où était descendu la troupe de Vittorio. Ils arrivèrent à l’heure où la plupart des clients se lèvent. Cela ne les dérangeait absolument pas. D’ailleurs, ils continuèrent à s’embrasser et s’étreindre ouvertement jusqu’à l’entrée de la chambre. En entrant dans la pièce, David n’en croyait pas ses yeux. Jamais il n’avait eu une telle impression de luxe en pénétrant quelque part. Cela le mettait presque mal à l’aise. Heureusement, Vittorio avait déjà pris les choses en main et, rapidement, ils s’oublièrent l’un dans l’autre. Couchés dans l’immense lit, leurs rêves prirent vie puis leurs vies s’évanouirent en rêves. Ils ne savaient pas encore que leurs rêves allaient bientôt se transformer en cauchemars…


Vittorio

Dix ans plus tard, Vittorio repensait à cette nuit. La plus belle et la plus atroce nuit qu’il n’ait jamais connu. Le destin les avait réunis pour les séparer pour l’éternité. Mais pourquoi n’avaient-ils pas mis de capotes ? Lui qui faisait toujours si attention à son hygiène, son alimentation, son sommeil avait eu un rapport non protégé… Il n’arrivait pas à y croire. Il s’en voulait énormément. Etait-ce vraiment sa faute ? Pouvait-il aller contre la passion dévorante qui les animait à cet instant ? Il avait suffit d’une fois pour bouleverser sa vie. Il n’arrivait pas à accepter l’idée de la mort. Il avait toujours mordu dans la vie à pleine dent et, en une nuit, tout avait basculé. Il avait été contraint d’abandonner sa passion, sa raison de vivre… il ne pouvait plus danser à cause de cette abominable maladie. Il ne pouvait plus faire grand-chose de toute façon. Il se sentait effroyablement faible et l’envie de vivre lui manquait. Il n’avait même pas prévenu ses parents … ils apprendraient sa mort bien assez tôt. Quand il avait pris connaissance du décès de David deux ans auparavant, il s’était demandé pourquoi celui-ci ne lui avait rien dit mais maintenant il savait qu’il était extrêmement difficile d’annoncer sa mort à ses proches. Impossible même ! A cet instant là, c’était sa mort qu’il sentait approcher à grand pas et il ne pouvait plus lutter, plus l’empêcher ni même la retarder. Il avait le SIDA. Il était séropositif, SEROPOSITIF !

Il avait suffit d’une fois.

2 lecteur(s) passionné(s) ont répondu:

Suny a dit…

waw. Juste waaw...

Marcus a dit…

C'est le scénar d'un spot pour le port des capotes ?