2h00
Il est tard mais Claire n’arrive pas à dormir. Cela fait presque trente minutes qu’elle a éteint la lumière de sa chambre et pourtant le sommeil ne semble pas l’atteindre. Elle n’a pas beaucoup dormi la nuit précédente et elle est quasiment certaine qu’elle ne dormira pas beaucoup cette nuit. Elle passe un partiel de sociologie demain et évidemment elle n’a pas suffisamment travaillé. Baudrillard, Bourdieu, Barthes, Veblen … Autant de noms qui rentrent par une oreille et ressortent par l’autre. Elle est bien incapable de résumer la pensée de chacun. Des mots s’entrechoquent et s’entremêlent dans son esprit pour ne former qu’un misérable chaos sans queue ni tête.
2h01
Elle se tourne et se retourne dans son lit. Cela fait plus de trente minutes qu’elle cherche la position idéale. En général, elle aime dormir sur le ventre en coinçant sa tête entre deux oreillers. Sans doute a-t-elle besoin de stabilité la nuit pour compenser son instabilité diurne ?
2h02
Toute sa journée défile devant ses yeux. Les visages de gens dont elle ne sait rien surgissent de nulle part. Elle aime observer les gens dans la rue ou dans le métro. Elle est capable de savoir beaucoup de choses rien qu’en observant quelqu’un mais il est clair que c’est sur elle qu’elle en apprend le plus.
2h04
Tic tac tic tac … les secondes défilent sur son horloge. Elle a horreur du bruit incessant d’une horloge surtout quand elle a du mal à s’endormir.
2h10
D’autres noms lui viennent à l’esprit : Lipovestsky, Boudon, Arendt … Elle redoute vraiment le réveil alors qu’elle n’est pas encore endormie.
2h11
Elle rêve. Elle aime rêver éveillée. Elle rêve qu’elle est riche et célèbre. C’est étrange car elle n’est absolument pas matérialiste mais pourtant elle est persuadée que sa vie serait meilleure si elle était connue. Elle n’arrive pas à se faire à l’idée que la vie n’est pas un conte de fée et qu’elle n’est pas une princesse.
2h12
Elle imagine ce qu’elle va pouvoir dire ou faire demain. Elle se met elle-même en scène, prépare ses répliques, soigne les didascalies … Parfois, elle aimerait que sa vie soit une pièce de théâtre. Elle se sent rassurée quand elle sait que tout a été écrit à l’avance. Les comédiens ont de la chance de ne pas avoir à réfléchir pour parler. Tout est écrit. Claire aimerait croire que toute sa vie est déjà écrite quelques soit ses choix ou ses décisions. Il est certain que cela lui retirerait un poids énorme de ses épaules.
2h14
Elle repense à sa journée d’aujourd’hui. Elle aimerait pouvoir réécrire sa journée en rentrant chez elle le soir, modifier certaines phrases qu’elle a pu dire ou certaines choses qu’elle a pu faire mais c’est impossible. C’est impossible car on n'a qu’une seule vie et qu’il faut la prendre comme elle vient.
2h17
Elle se lève pour aller retirer les piles de son horloge. Quel soulagement !
2h18
Elle pense à continuer la lecture de son livre. Elle aime lire. En ce moment, sa folie littéraire s’est arrêtée sur L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera. Un livre qui rapproche amour et souffrance. Elle se reconnaît dedans, elle qui a toujours souffert à cause de l’amour.
2h19
Elle regarde autour d’elle. Elle se rend compte que même en pleine nuit, la lumière éteinte, il ne fait jamais noir. Elle discerne quelques taches de couleurs floues. Sans ses lunettes, elle ne voit rien distinctement mais elle arrive quand même à reconnaître les aiguilles phosphorescentes de sa montre posée sur son bureau, la lumière émise par son réveil, ainsi que celle émise par son ordinateur. Le voyant de son téléphone portable clignote également dans l’obscurité. Elle n’arrive pas à comprendre comment l’Homme a pu en arriver là. Il doit avoir sacrément peur du noir pour glisser ainsi des petites taches de lumière partout où il le peut.
2h20
Elle aime le silence. Le silence, c’est l’obscurité des oreilles. Elle se demande si pour atteindre la paix intérieure, il faut être aveugle et sourd. Est-il possible de demeurer en harmonie avec soi-même avec toute cette lumière et ce bruit ? Rien n’est moins sûr mais Claire n’a pas le courage de se crever les yeux et de se percer les tympans ce soir. Une autre nuit peut-être …
2h22
La soie de sa nuisette la caresse délicatement. Elle aime le contact de la soie sur son corps. Cela fait longtemps qu'elle a abandonné les abominables pyjamas ou chemises de nuit que sa mère avait l'habitude de lui offrir quand elle était petite. Paradoxalement, elle se demande à quoi sert une nuisette quand on dort seule ?
2h27
Elle pense qu’elle pourrait écrire des nouvelles inspirées de sa propre vie. Les gens n’en ont sûrement rien à faire de savoir qu’elle passe un partiel de sociologie demain ni même de suivre les vagabondages de son esprit mais peut-être que ça lui ferait du bien d’exprimer son mal-être sur du papier. Elle sait bien que la vie qu’elle mène n’est pas passionnante mais cela pourrait avoir un effet thérapeutique positif, un peu comme si elle allait chez un psy … Il faudra qu’elle y réfléchisse à tête reposée, elle n’a pas le courage de se lancer ce soir. Elle doit dormir !
2h34
Malgré le double vitrage, elle entend des bruits venant de l’extérieur. Des cris, des sirènes, il doit se passer quelque chose. Elle se répète intérieurement qu’elle a vraiment de la chance de mener la vie qu’elle mène. Elle, à 2h34, elle est bien au chaud dans son lit. Peut-être est-ce là le moyen de se persuader que son existence n’est pas si pitoyable ?
2h35
Sa vie a toujours été un échec et le partiel de demain va sans doute confirmer son absence de confiance en l’avenir. Comment peut-on se voir heureux dans ce monde si corrompu ? Il faut vraiment être profondément égoïste ou alors inconscient. Elle n’est ni l’un, ni l’autre et se demande ce que l’avenir lui réserve. Elle ne doit pas être la seule quand même !
2h39
Elle aimerait pouvoir comparer la vie avec un jeu vidéo. Dans un jeu vidéo, on peut mettre pause, vitesse accélérée et même tout recommencer à zéro dès qu’on en a envie. Malheureusement, sa vie n’est pas un jeu vidéo et même si elle a très envie de tout recommencer, elle ne peut pas. C’est la vie !
2h40
« C’est la vie ! » Elle a horreur de cette expression. Pour elle, ces trois mots mis bout à bout symbolisent la morosité de la vie quotidienne. Dès que quelque chose la chagrine, il y a toujours quelqu’un pour s’exclamer « C’est la vie ! » Est-ce vraiment ça la vie qu’ils veulent mener ? N’ont-ils rien de mieux à faire ? Elle commence à désespérer du genre humain.
2h43
C’est l’anniversaire de Benoît aujourd’hui. Il ne faut pas qu’elle oublie de lui envoyer un texto … ou au moins un email. Elle a une bonne mémoire des dates d’anniversaire. C’est généralement l’occasion de renouer contact, ne serait-ce que l’instant de deux ou trois emails avec des gens dont elle n’a plus aucune nouvelle. Elle aime savoir ce que deviennent les gens qu’elle a côtoyés. Quand elle compare sa vie avec les leurs, elle se sent rassurée. Tous mènent la même vie dépourvue d’excitation !
2h46
Elle se lève, descend à la cuisine et se sert un verre de lait. Il parait que ça aide à s'endormir. Elle va enfin savoir si c'est vrai.
2h50
Le coup du verre de lait n'a absolument pas marché. Elle commence vraiment à désespérer. Va-t-elle s’endormir ? Comment faire pour avoir la conscience tranquille quand on n'a pas la conscience tranquille ?
2h52
Elle se touche, pense à des garçons puis à des filles. Elle ne sait plus trop où elle en est. C'est rare qu'elle se masturbe mais ça lui permet de tout oublier pendant quelques minutes. Oublier ? La solution pour vivre ici bas est-elle d'oublier ?
2h56
Le partiel de sociologie n’a jamais été aussi proche et pourtant, dans l’esprit de Claire, il est déjà loin. Loin…
2h59
Claire sombre dans un profond sommeil. Comme toutes les nuits, elle rêvera de belles choses mais ne s’en souviendra pas en se réveillant. Tant qu’il y a des beaux rêves, il y a de l’espoir. Elle ne le sait pas encore mais son partiel se passera bien. Peut-être validera-t-elle son semestre ? Peut-être obtiendra-t-elle son diplôme ? Peut-être trouvera-t-elle un bon travail ? Peut-être connaîtra-t-elle l’amour ? Peut-être aura-t-elle des enfants ? Peut-être vivra-t-elle heureuse pendant longtemps ?
Peut-être … (ou pas !)
Il est tard mais Claire n’arrive pas à dormir. Cela fait presque trente minutes qu’elle a éteint la lumière de sa chambre et pourtant le sommeil ne semble pas l’atteindre. Elle n’a pas beaucoup dormi la nuit précédente et elle est quasiment certaine qu’elle ne dormira pas beaucoup cette nuit. Elle passe un partiel de sociologie demain et évidemment elle n’a pas suffisamment travaillé. Baudrillard, Bourdieu, Barthes, Veblen … Autant de noms qui rentrent par une oreille et ressortent par l’autre. Elle est bien incapable de résumer la pensée de chacun. Des mots s’entrechoquent et s’entremêlent dans son esprit pour ne former qu’un misérable chaos sans queue ni tête.
2h01
Elle se tourne et se retourne dans son lit. Cela fait plus de trente minutes qu’elle cherche la position idéale. En général, elle aime dormir sur le ventre en coinçant sa tête entre deux oreillers. Sans doute a-t-elle besoin de stabilité la nuit pour compenser son instabilité diurne ?
2h02
Toute sa journée défile devant ses yeux. Les visages de gens dont elle ne sait rien surgissent de nulle part. Elle aime observer les gens dans la rue ou dans le métro. Elle est capable de savoir beaucoup de choses rien qu’en observant quelqu’un mais il est clair que c’est sur elle qu’elle en apprend le plus.
2h04
Tic tac tic tac … les secondes défilent sur son horloge. Elle a horreur du bruit incessant d’une horloge surtout quand elle a du mal à s’endormir.
2h10
D’autres noms lui viennent à l’esprit : Lipovestsky, Boudon, Arendt … Elle redoute vraiment le réveil alors qu’elle n’est pas encore endormie.
2h11
Elle rêve. Elle aime rêver éveillée. Elle rêve qu’elle est riche et célèbre. C’est étrange car elle n’est absolument pas matérialiste mais pourtant elle est persuadée que sa vie serait meilleure si elle était connue. Elle n’arrive pas à se faire à l’idée que la vie n’est pas un conte de fée et qu’elle n’est pas une princesse.
2h12
Elle imagine ce qu’elle va pouvoir dire ou faire demain. Elle se met elle-même en scène, prépare ses répliques, soigne les didascalies … Parfois, elle aimerait que sa vie soit une pièce de théâtre. Elle se sent rassurée quand elle sait que tout a été écrit à l’avance. Les comédiens ont de la chance de ne pas avoir à réfléchir pour parler. Tout est écrit. Claire aimerait croire que toute sa vie est déjà écrite quelques soit ses choix ou ses décisions. Il est certain que cela lui retirerait un poids énorme de ses épaules.
2h14
Elle repense à sa journée d’aujourd’hui. Elle aimerait pouvoir réécrire sa journée en rentrant chez elle le soir, modifier certaines phrases qu’elle a pu dire ou certaines choses qu’elle a pu faire mais c’est impossible. C’est impossible car on n'a qu’une seule vie et qu’il faut la prendre comme elle vient.
2h17
Elle se lève pour aller retirer les piles de son horloge. Quel soulagement !
2h18
Elle pense à continuer la lecture de son livre. Elle aime lire. En ce moment, sa folie littéraire s’est arrêtée sur L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera. Un livre qui rapproche amour et souffrance. Elle se reconnaît dedans, elle qui a toujours souffert à cause de l’amour.
2h19
Elle regarde autour d’elle. Elle se rend compte que même en pleine nuit, la lumière éteinte, il ne fait jamais noir. Elle discerne quelques taches de couleurs floues. Sans ses lunettes, elle ne voit rien distinctement mais elle arrive quand même à reconnaître les aiguilles phosphorescentes de sa montre posée sur son bureau, la lumière émise par son réveil, ainsi que celle émise par son ordinateur. Le voyant de son téléphone portable clignote également dans l’obscurité. Elle n’arrive pas à comprendre comment l’Homme a pu en arriver là. Il doit avoir sacrément peur du noir pour glisser ainsi des petites taches de lumière partout où il le peut.
2h20
Elle aime le silence. Le silence, c’est l’obscurité des oreilles. Elle se demande si pour atteindre la paix intérieure, il faut être aveugle et sourd. Est-il possible de demeurer en harmonie avec soi-même avec toute cette lumière et ce bruit ? Rien n’est moins sûr mais Claire n’a pas le courage de se crever les yeux et de se percer les tympans ce soir. Une autre nuit peut-être …
2h22
La soie de sa nuisette la caresse délicatement. Elle aime le contact de la soie sur son corps. Cela fait longtemps qu'elle a abandonné les abominables pyjamas ou chemises de nuit que sa mère avait l'habitude de lui offrir quand elle était petite. Paradoxalement, elle se demande à quoi sert une nuisette quand on dort seule ?
2h27
Elle pense qu’elle pourrait écrire des nouvelles inspirées de sa propre vie. Les gens n’en ont sûrement rien à faire de savoir qu’elle passe un partiel de sociologie demain ni même de suivre les vagabondages de son esprit mais peut-être que ça lui ferait du bien d’exprimer son mal-être sur du papier. Elle sait bien que la vie qu’elle mène n’est pas passionnante mais cela pourrait avoir un effet thérapeutique positif, un peu comme si elle allait chez un psy … Il faudra qu’elle y réfléchisse à tête reposée, elle n’a pas le courage de se lancer ce soir. Elle doit dormir !
2h34
Malgré le double vitrage, elle entend des bruits venant de l’extérieur. Des cris, des sirènes, il doit se passer quelque chose. Elle se répète intérieurement qu’elle a vraiment de la chance de mener la vie qu’elle mène. Elle, à 2h34, elle est bien au chaud dans son lit. Peut-être est-ce là le moyen de se persuader que son existence n’est pas si pitoyable ?
2h35
Sa vie a toujours été un échec et le partiel de demain va sans doute confirmer son absence de confiance en l’avenir. Comment peut-on se voir heureux dans ce monde si corrompu ? Il faut vraiment être profondément égoïste ou alors inconscient. Elle n’est ni l’un, ni l’autre et se demande ce que l’avenir lui réserve. Elle ne doit pas être la seule quand même !
2h39
Elle aimerait pouvoir comparer la vie avec un jeu vidéo. Dans un jeu vidéo, on peut mettre pause, vitesse accélérée et même tout recommencer à zéro dès qu’on en a envie. Malheureusement, sa vie n’est pas un jeu vidéo et même si elle a très envie de tout recommencer, elle ne peut pas. C’est la vie !
2h40
« C’est la vie ! » Elle a horreur de cette expression. Pour elle, ces trois mots mis bout à bout symbolisent la morosité de la vie quotidienne. Dès que quelque chose la chagrine, il y a toujours quelqu’un pour s’exclamer « C’est la vie ! » Est-ce vraiment ça la vie qu’ils veulent mener ? N’ont-ils rien de mieux à faire ? Elle commence à désespérer du genre humain.
2h43
C’est l’anniversaire de Benoît aujourd’hui. Il ne faut pas qu’elle oublie de lui envoyer un texto … ou au moins un email. Elle a une bonne mémoire des dates d’anniversaire. C’est généralement l’occasion de renouer contact, ne serait-ce que l’instant de deux ou trois emails avec des gens dont elle n’a plus aucune nouvelle. Elle aime savoir ce que deviennent les gens qu’elle a côtoyés. Quand elle compare sa vie avec les leurs, elle se sent rassurée. Tous mènent la même vie dépourvue d’excitation !
2h46
Elle se lève, descend à la cuisine et se sert un verre de lait. Il parait que ça aide à s'endormir. Elle va enfin savoir si c'est vrai.
2h50
Le coup du verre de lait n'a absolument pas marché. Elle commence vraiment à désespérer. Va-t-elle s’endormir ? Comment faire pour avoir la conscience tranquille quand on n'a pas la conscience tranquille ?
2h52
Elle se touche, pense à des garçons puis à des filles. Elle ne sait plus trop où elle en est. C'est rare qu'elle se masturbe mais ça lui permet de tout oublier pendant quelques minutes. Oublier ? La solution pour vivre ici bas est-elle d'oublier ?
2h56
Le partiel de sociologie n’a jamais été aussi proche et pourtant, dans l’esprit de Claire, il est déjà loin. Loin…
2h59
Claire sombre dans un profond sommeil. Comme toutes les nuits, elle rêvera de belles choses mais ne s’en souviendra pas en se réveillant. Tant qu’il y a des beaux rêves, il y a de l’espoir. Elle ne le sait pas encore mais son partiel se passera bien. Peut-être validera-t-elle son semestre ? Peut-être obtiendra-t-elle son diplôme ? Peut-être trouvera-t-elle un bon travail ? Peut-être connaîtra-t-elle l’amour ? Peut-être aura-t-elle des enfants ? Peut-être vivra-t-elle heureuse pendant longtemps ?
Peut-être … (ou pas !)



1 lecteur(s) passionné(s) ont répondu:
enfin une petite (mais quand je dis petite c'est petite hein ^^) touche d'espoir...
mais qui n'a pas vécu ce genre de nuit au moins une fois dans sa vie?
En tout cas c'est mon cas (enfin pas pour les partiels de socio, ceux-là j'en avais rien à péter ^^), et c'est toujours sympa de se retrouver un peu dans les écrits des autres. On se sent moins seul... ^^
Enregistrer un commentaire