Paul allait souvent au cinéma. Il aimait l’ambiance des salles obscures. Depuis peu, il possédait une carte qui lui permettait de voir autant de films qu’il le désirait. Il en voyait énormément. Depuis qu’il était à la retraite, il n’avait plus beaucoup d’occupations et le cinéma semblait être la seule activité qu’il supportait. En effet, il avait horreur de participer à des jeux de société. Il préférait la solitude et c’est pour ça qu’il boycottait littéralement les clubs de Scrabble, d’Echec, les Lotos et tout autre lieu de rencontre pour retraités. Il n’avait envie de rencontrer personne. Il aimait l’anonymat. Il aimait passer inaperçu. Il avait été marié il y a longtemps mais depuis la mort de sa femme il s’était complètement refermé sur lui-même. Ses enfants ne lui parlaient plus. Il avait un garçon et une fille d’une quarantaine d’années. Tous les deux étaient mariés et vivaient en province avec leur progéniture. Ils ne lui avaient pas pardonné de ne pas être allé à l’enterrement de sa femme mais ce n’était pas sa faute. Il avait horreur des enterrements. Il n’avait jamais assisté à aucun enterrement. Quand son meilleur ami était mort il y a quatre ans, il avait évité, là encore, de se rendre à la cérémonie ce qui lui avait valu quelques remarques perfides de la part de son cercle d’amis. D’ailleurs, depuis ce temps là, il sentait comme une fissure entre lui et son entourage. Cependant, il ne leur en tenait pas rigueur et préférait vivre sa petite vie sans se soucier d’eux. Il se rendait compte qu’après un certain âge, on avait plus autant besoin de voir du monde. Quand il était jeune, il aimait sortir, rencontrer des gens, se faire des amis mais aujourd’hui tout cela était révolu. Il préférait l’isolement que lui offrait une salle de cinéma.
Un jour, alors qu’il assistait à la projection d’un véritable chef d’œuvre cinématographique, une femme d’un certain âge vint s’asseoir à ses côtés. Il ne savait comment réagir. Il aimait être entouré de sièges vides afin de conserver, d’une certaine manière, son intimité durant la projection. Lorsque quelqu’un s’asseyait près de lui, il avait l’impression que l’on perçait sa bulle protectrice, celle qu’il avait mis des années à ériger. Cependant, cette fois-ci il ne ressentit pas de l’agacement mais plutôt une pointe de curiosité. Cette femme l’attirait mais il ne savait pas pourquoi. Quelque chose de magique se dégageait d’elle. Il en restait bouché bée. Soudain, il se rendit compte qu’il était plus absorbé par l’étrange présence que par le film lui-même. Il commença à jeter des coups d’œil furtifs sur sa droite mais il se rendit rapidement compte que l’obscurité de la petite salle ne lui permettait même pas de discerner les contours du visage qui l’intriguait. Quand le générique final apparut enfin à l’écran, il se surprit à échanger quelques mots avec sa voisine. Il ne se doutait pas que ce dialogue innocent allait littéralement bouleverser sa vie.
Paul était rarement sûr de lui mais, quand il avait établi le contact avec l'énigmatique femme du cinéma, il s’était senti l’âme d’un conquérant. Lui, un vieux retraité au bout du rouleau, pouvait encore séduire une femme. Il est vrai que celle-ci n’était plus toute jeune mais une certaine fierté l’avait envahi quand elle lui avait répondu avec le sourire et surtout quand, au bout de cinq petites minutes, ils s’étaient promis de se revoir. Il se sentait vivre une seconde vie. Cela faisait si longtemps qu’il n’avait rien ressenti de pareil. D’ailleurs, ce matin, quand il se leva, il se sentait étonnamment heureux. Cela se traduisait par un surplus d’énergie à évacuer et, croyez moi ou non, il sortit faire un footing. Cela faisait plus de vingt ans qu’il n’avait pas couru mais il était tellement excité à l’idée de revoir la mystérieuse apparition du cinéma qu’il devait absolument prendre l’air. Après avoir couru une petite heure sur les bords de Seine, il rentra chez lui pour se préparer à cette rencontre tant attendue. Il prit donc un bon bain bien chaud, se rasa, se parfuma et sortit son plus beau costume de sa penderie. Il voulait être irréprochable.
Ils s’étaient donnés rendez-vous au Lincoln, près des Champs Elysées. C’était un cinéma où Paul avait l’habitude d’aller car il évitait au maximum les multiplexes dont les salles étaient souvent bondées. De plus, il aimait cette ambiance feutrée qui lui rappelait le cinéma de son enfance et, pour finir, il appréciait fortement la programmation intimiste de cette petite salle parisienne. C’était le cinéma idéal pour un premier rendez-vous galant. Il avait hâte de retrouver Maria. Il ne savait pas grand-chose d’elle, juste son prénom et son âge. Elle avait 54 ans. Lui en avait 68. Il voudrait tout savoir sur elle mais il est sur qu’il n’arrivera pas à lui demander. Il n’a jamais été très à l’aise avec les femmes. De toute façon, peut-être qu’elle ne voudra pas lui répondre, qu’elle voudra garder une part de mystère autour d’elle. Il avait toujours aimé le mystère. C’était sans doute pour cela qu’il se sentait irrésistiblement attiré. 15h00 approchaient. Elle ne devrait pas tarder maintenant. Il espérait pouvoir aller boire un verre après dans l’un des nombreux cafés qui bordaient les Champs Elysées. Quand il l’aperçut enfin se diriger vers lui, il sentit son cœur battre la chamade. Puis, progressivement, les pulsations se calmèrent pour retrouver leur rythme habituel. Il était soulagé. Elle était là.
Ils entrèrent dans la salle après avoir pris deux tickets pour un vieux film qu’ils avaient déjà vu et revu. Ils se mirent au dixième rang et occupèrent les deux places du centre. C’était une toute petite salle. Il n’y avait quasiment personne. Paul se sentit soudain à sa place dans cette salle de cinéma. Il avait toujours l’impression de déranger, de gêner mais, là, tout lui semblait clair. Cette révélation lui donna suffisamment de courage pour entamer une conversation avec Maria mais, à peine avait-ils échangé quelques mots, que la lumière s’éteignit. La projection débutait. Paul se sentait frustré. Il n’avait pas eu le temps de dire ce qu’il désirait ardemment dévoiler à Maria. Durant toute la séance, il prépara des petits bouts de dialogue. Son anxiété le poussait souvent à préparer ce qu’il allait dire à l’avance. Il n’osait pas profiter de l’instant présent. Quand les noms des acteurs suivis de près par ceux de l'équipe technique apparurent enfin, il lâcha un « je vous aime ! » désespéré. Il avait pourtant préparé des phrases si romantiques pour séduire Maria mais il n’avait réussi à en dire aucune. Seul ce « je vous aime ! » avait échappé à la vigilance de sa timidité maladive. Alors que sa vie était loin derrière lui, il se sentit aussi bête qu’un adolescent lors d’une première rencontre amoureuse. Maria semblait interloquée même si, au plus profond d’elle-même, elle sentait que cet aveu était possible. Dans un premier temps, elle lui sourit et prit le chemin de la sortie en lui expliquant qu’elle serait ravie d’en discuter autour d’un café. Ils sortirent donc du cinéma et prirent la direction des Champs Elysées qui n’étaient qu’à quelques mètres du cinéma. Il s’assirent à la terrasse du Fouquet’s, l’un des cafés les plus luxueux de Paris. Après avoir commandé deux cafés, Paul prit la parole :
- « Maria, ce que je vous ai dit tout à l’heure, à la fin de la projection, je le pense sincèrement. Près de vous, je ne suis plus le même homme. Aujourd’hui rien ne me semble impossible alors que j’ai l’impression d’avoir vécu dans l’angoisse tout au long de ma vie. Jamais, durant ces cinquante dernières années, je n’ai osé parler aussi franchement à une femme. »
Alors qu’il allait continuer de faire son cinéma, la serveuse l’interrompit en apportant les deux cafés. Cela le déstabilisa complètement et il se retrouva muet devant Maria. Celle-ci prit alors la parole pour lui expliquer qu’il était inutile d’entamer un tel jeu de séduction car elle aussi le trouvait fort séduisant. Paul ne put s’empêcher de rougir. Il avait toujours été très sensible à la flatterie. C’est ainsi qu’ils se retrouvèrent sur le chemin de l’appartement du vieil homme après avoir bu leurs cafés.
Arrivée devant l’imposant immeuble de style haussmannien, Maria ne put cacher sa surprise. Quelle belle propriété ! Elle avait vraiment hâte de pénétrer dans son « chez lui ». Paul sentait son impatience et s’amusait de son impatience en attendant qu’il la fasse entrer dans la cour intérieure. Il avait hérité de cette propriété avenue George V après la mort de ses parents il y a une douzaine d’années. Il avait ainsi pu quitter son petit logement près de la Tour Montparnasse pour venir s’installer près des Champs Elysées dans un superbe duplex. En pénétrant enfin dans l’appartement, Maria fut impressionnée par le nombre d’œuvres d’art suspendues au mur. Peut-être y avait-il des tableaux d’artistes connus ? Encore plus étonnant était l’abondante présence d’objets modernes qui trônaient dans la pièce : un écran plasma avec home cinema, un ordinateur flambant neuf, une montagne de dvds… Nouvelles technologies et antiquités se combinaient harmonieusement pour former un ensemble hétéroclite du plus bel effet. Elle ne put s’empêcher de lâcher un petit cri de stupéfaction devant une telle accumulation de belles choses. Elle était la première femme à pénétrer dans l’appartement depuis la mort de la femme de Paul. D’ailleurs, pendant une fraction de seconde, il pensa à celle-ci. Chassant ces images de sa pensée, il proposa à Maria de s’asseoir dans le magnifique canapé en cuir noir et alla lui chercher un jus de fruit.
En retournant dans la salle de séjour, il fut surpris de ne pas voir Maria assise sur le canapé. Elle avait disparu ! Il n’en croyait pas ses yeux. Comment cela se faisait-il ? Il n’avait rien dit ou fait de désobligeant. Autant que faire ce peu, il essayait de ne jamais blesser quelqu’un et il était sur d’avoir été particulièrement vigilant à ce niveau là avec Maria. C’est alors qu’une animation apparut sur son écran plasma. Elle les montrait, lui et Maria, depuis qu’ils s’étaient connus : au cinéma, dans la rue, au Fouquet’s… Ils n’avaient donc jamais été seuls. Il n’en revenait pas. A la fin de la vidéo, un message clair et concis fit son apparition sur l’écran : « Si vous voulez revoir Madame en bonne santé, remettez nous 500 000 euros ce soir près du grand obélisque de la place de la Concorde. » Quelle histoire incroyable ! Il ne connaissait cette femme que depuis trois jours et il était déjà embarqué dans une galère sans précédent. Evidemment, il n’avait pas cette somme et ne voyait pas trop comment la réunir aussi rapidement. Prévenir la Police ? Beaucoup trop risqué ! Cela conduirait forcément à la mort de Maria et il ne pourrait le supporter. Il fallait prendre une décision rapidement. Il n’avait jamais su prendre de décisions rapidement. Il lutta donc contre sa nature et décida de se rendre au rendez-vous sans l’argent.
Arrivé Place de la Concorde peu avant 21h, il se répéta que ce n’était certainement pas l’idée la plus brillante qu’il ait eue dans sa vie mais qu’elle avait le mérite d’avoir été prise à brûle-pourpoint, ce qui était nouveau pour lui. Rien ni personne ne pourrait l’empêcher d’aimer Maria. En pensant à elle, il ressentit une poussée d’adrénaline qui le ramena sur Terre. Il vit alors un groupe qui lui paraissait suspect. Il se dirigea donc vers lui en espérant voir les ravisseurs de ce qui était, il en était sûr désormais, la femme de sa vie. Malheureusement, il se trouva au milieu d’un groupe de touristes japonais qui photographiait la Tour Eiffel. Son angoisse ainsi que son pessimisme reprirent de plus belle. Il s’imagina mille maux que Maria pouvait être en train d’endurer. Penser qu’elle puisse souffrir le faisait frissonner. Un bruit provenant de l’intérieur de l’obélisque le fit sortir de sa torpeur. L’étonnement remplaça le désespoir. Il vit la place tourner autour de lui et devenir de plus en plus grande. Il se sentait ridicule à coté de l’immense colonne qui se dressait vers le ciel sans étoile. De toute façon, on ne voyait jamais d’étoile à Paris. Ce fut sa dernière pensée avant de s’évanouir.
Quand il se réveilla, il était assis dans le beau fauteuil design qui trônait dans son salon. Juste en face, se trouvait Maria qui le regardait avec ses grands yeux bleus. Que s’était-il passé ? Tout cela n’était donc qu’un rêve ! Il s’était évanoui ou même seulement assoupi et avait imaginé tout ce scénario. Il avait eu si peur de ne jamais revoir sa bien aimée. Il était soulagé de sentir sa présence près de lui et il se dit que c’était le moment idéal pour lui avouer tout l’amour qu’il éprouvait pour elle. Il la regarda droit dans les yeux et inspira une grande bouffée avant d’ouvrir la bouche …



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