L'insoutenable légèreté de l'être

Lise, posée sur son lit, écoutait pour la énième fois la 9ème symphonie de Beethoven. Elle vibrait au rythme des variations insufflées par les partitions du défunt virtuose. Son corps long et mince paraissait être transporté par les notes émises par son lecteur mp3. Ses longs cheveux roux semblaient voler autour de la pièce, littéralement entraînés par le tourbillon créé autour des écouteurs. Elle pensait alors aux dizaines, aux milliers de jeunes qui écoutaient de la musique à cet instant, des jeunes qui rêvaient, comme elle, de s’évader loin, très loin d’ici. Cela faisait quelques temps déjà qu’elle ne se trouvait plus à sa place ici-bas. Du haut de ses dix-sept ans, il lui semblait impossible de surmonter les difficultés qui se dressaient devant elle. Elle semblait envahie par le doute chaque fois qu’elle imaginait son avenir. Elle se demandait si elle avait déjà été vraiment heureuse depuis qu’elle était née. Tout lui semblait triste et sombre, l’Amour, l’amitié, les études …. Autant de sujets qu’elle n’aimait pas aborder. Elle se sentait étonnamment seule. Alors que son cerveau semblait emporté par un vent de mélancolie, elle fut interrompue dans ses pensées par un bruit étrange venant de la cuisine. Ce ne pouvait être sa mère, il n’était que 16h30 et celle-ci était rarement de retour avant 18h. Depuis le divorce de ses parents, elle vivait seule avec sa mère dans une petite maison loin du centre-ville. Sa mère, une femme entre deux ages, était secrétaire. Son travail ne l’intéressait pas forcément mais il lui permettait tout de même de ramener de quoi vivre à la maison. Reprenant le cheminement de son imagination, Lise se demanda ce qui avait pu la sortir de sa torpeur. Toutes sortes de choses lui vinrent à l’esprit mais rien ne lui semblait vraisemblable. Elle sortit péniblement de sa léthargie et se leva. Elle descendit les escaliers doucement, marches après marches, en se répétant que rien ne pouvait lui arriver. Les bruits se faisaient de plus en plus intenses alors qu’elle se dirigeait vers la cuisine. Elle repensait avec épouvante aux films d’horreur qu’elle avait pu voir. Elle détestait ce genre de films mais il lui arrivait d’en louer au vidéoclub suite à des recommandations diverses. Alors qu’elle franchissait le pas de la porte de la cuisine, le bruit s’arrêta instantanément. Elle pensa alors qu’elle avait rêvé. Ce genre d’événements lui arrivait de plus en plus fréquemment et elle pensait sérieusement en parler à sa mère. C’est alors qu’un son quasiment imperceptible se fit entendre derrière l’immense congélateur qui couvrait un pan entier de mur. Il lui semblait reconnaître une douce mélodie très célèbre. Elle prit alors son courage à deux mains et entreprit de jeter un coup d’œil vers la source de son agacement. C’est alors qu’elle fut aspirée comme par enchantement dans un minuscule trou à peine plus gros que la tête d’une épingle à nourrice.

Elle se retrouva dans un monde lumineux et un agréable frisson la parcourut de haut en bas. Tout lui semblait plus beau ici. Ainsi, le gris ordinaire des constructions en béton laissait place à une ambiance pleine de couleurs vives qui lui faisait penser à des œuvres d’art contemporaines. Elle aimait ce rouge, ce bleu, ce jaune, ce vert qui recouvrait avec harmonie l’ensemble des bâtiments qui l’entourait. Les angles droits avaient laissé place à des rondeurs aguichantes qui lui rappelaient indéniablement l’œuvre de Niki de Saint-Phalle. Le monde entier s’était transformé en un espace pur, immaculé, éthéré, propre et ce sentiment de perfection la ravit immédiatement. Tout lui semblait irréel, comme imaginé pour la séduire. Au premier aperçu, elle se sentit immédiatement chez elle. D’un coup, tous ses soucis s’étaient évaporés. Elle se sentait enfin libre. C’était le monde qu’elle avait toujours recherché. Plus rien ne pouvait la troubler désormais. La beauté de ce lieu l’enchantait indéniablement et elle avait hâte de découvrir ce que lui réservait ce nouvel espace inconnu. Elle s’intéressa alors aux gens qui l’entouraient. Ils la regardaient bizarrement mais leurs visages ne trahissaient aucune hostilité. Elle leur sourit mais cela ne produit aucun effet sur les visages impassibles de ces hôtes. Elle chercha alors à entrer en contact avec eux et luttant contre sa timidité naturelle, elle commença à s’adresser à la foule qui l'encerclait. Elle se sentit alors ridicule, son visage s’empourpra et elle fut déstabilisée par une subite bouffée de chaleur. Avant de détourner son regard de l’assemblée qui formait une ronde autour d’elle, elle se rendit compte que rien ne se passait. Les gens lui apparaissaient comme des statues de pierre imperturbables. Elle allait chercher à se frayer un chemin parmi eux quand un lourd bonhomme se détacha de la foule et s’approcha lentement d’elle. Le coup fut rapide. Elle n’eut pas le temps d’esquiver la puissante hache qui fondit sur elle. Rien ne l’avait préparé à ça. Tout lui paraissait si propre, si harmonieux qu’à aucun moment elle n’avait imaginé un scénario aussi morbide. Avant que son corps ne retombe sur le sol, que son souffle ne fut interrompu pour toujours, elle vit sa vie défiler devant elle.

Quand sa mère rentra quelques heures plus tard, elle fut étonnée de voir que le congélateur était légèrement déplacé et qu’un mince filet de lumière filtrait d’un minuscule trou dans le mur. Surprise, elle appela sa fille mais aucune réponse ne se fit entendre. Elle se dit alors qu’elle devait être en train d’écouter de la musique avec ce maudit engin que lui avait offert son père à Noël. D’une manière générale, elle avait horreur des cadeaux faits par son ex-mari. Tout cela lui semblait si artificiel. Elle entreprit alors de préparer le repas. Cela faisait longtemps qu’elle ne cuisinait plus. Les plats surgelés avaient peu à peu remplacé les produits frais qu’elle avait l’habitude de ramener du marché. Tandis que la flamme de la plaque au gaz chauffait délicatement la poêle qu’elle venait de disposer sur le brûleur, elle repensait à son mariage. Quelle erreur ! Dès le début elle savait que ça ne durerait pas. Quatre ans avaient suffi pour confirmer ses doutes. Quelle déception ! Elle en pleurait presque. Reprenant ses esprits, elle appela sa fille pour que celle-ci mette le couvert mais, de nouveau, aucune réponse ne venait de l’étage. Une sensation étrange s’empara d’elle, comme si quelque chose d’irréversible s’était produit. Elle décida alors d’aller la chercher dans sa chambre. Elle monta les marches lentement comme si elle redoutait ce qu’elle allait découvrir. Elle n’avait jamais remarqué que les marches craquaient autant. Une lumière à peine perceptible passait sous la porte de la chambre ainsi qu’un air d’opéra qu’elle connaissait bien. Elle se sentit aussitôt rassurée. Arrivée sur le pallier, elle se dirigea avec entrain vers la porte. Evidemment, elle frappa avant d’entrer. N’attendant pas la réponse de sa fille, elle pénétra violemment dans la pièce. Le spectacle qui s’offrait à elle lui fit lâcher un cri terrible qui résonna dans toute la maison. Devant elle, le corps de sa fille baignant dans une mare de sang était étendu sur le lit.

La Machine Infernale

Végétatif ! Je suis à l'état de légume. Je n'ai pas réussi à fermer l'œil cette nuit. La fatigue se fait sentir. Le doux roulis du train me berce. Je ne dois pas céder à la tentation. Il ne faut pas que je m'endorme. Je ne veux pas dormir. Je jette un coup d'œil au couple assis en face de moi. Ils ont l'air amoureux. Ils se chamaillent, rient à gorge déployée, parlent fort. Je dois être invisible. Ma présence n'a pas l'air de les gêner. Moi, ils me gênent. Ils m'empêchent de me concentrer. J'essaye de lire. J'aime bien lire dans le train. C'est pour ça que j'ai choisi un compartiment. J'aimerais pouvoir être seul dans un compartiment - au moins une fois - mais il y a toujours quelqu'un pour venir s'asseoir au moment où le train démarre, au moment où on a l'impression d'avoir réussi ! Aujourd'hui, ça n'a pas loupé. Mon train corail avait à peine quitté la gare de V. que ce couple envahissait mon territoire. Adieu voyage tranquille, solitude bienfaitrice…

Je ne peux supporter plus longtemps le douloureux spectacle qui se déroule sous mes yeux. Je me lève et sort du compartiment. Le couloir est étroit. Le roulis du train me fait vaciller. Tel un pendule, j'oscille de droite et de gauche. Je me rends compte que j'ai oublié d'aller aux toilettes avant de partir. Je me dirige vers les chiottes du wagon. C'est sale ! Ça sent mauvais ! Je suis atterré. Jamais je n'aurai imaginer un décor aussi répugnant. Du papier hygiénique traîne par terre, de la pisse perle sur la lunette, une merde s'expose au fond de la cuvette… Mon envie de faire pipi redouble d'intensité. De miasmatiques et méphitiques effluves me chatouillent les narines. Une grimace, sûrement pas belle à voir, s'empare de mes lèvres. Il m'est impossible de retenir ma respiration plus longtemps. Je dois sortir, abandonner tout espoir de satisfaire ce besoin pressant. Ça attendra mon arrivée chez moi ! Il faudra bien que ça attende mon arrivée chez moi !

Quand je retourne dans le compartiment, le couple est toujours en pleine action. Je suis sûr qu'ils ne m'ont vu ni sortir ni revenir. Je les observe derrière mon livre. Je n'arrive pas à savoir si le sentiment que j'éprouve est de la jalousie. Jaloux de quoi ? Jaloux de qui ? La fille ne me fait aucun effet. Petite, blonde, avec quelques rondeurs, le genre secrétaire placide qui m'horripile. Lui n'est guère mieux. Le brun de ses cheveux contraste avec la blancheur de sa peau. Et dire qu'il revient de vacances ! Ils semblent jouer une parodie du bonheur. L'opposé de l'image véhiculée par les grosses productions hollywoodiennes. Ici pas de mannequins peroxydés ni de stars bodybuildés, pas de décors de rêves, pas de présents onéreux, pas d'aventures rocambolesques… Juste un quotidien banal interprété par un couple insignifiant ! Et si c'était ça la vraie vie ?

Je vois les paysages défiler par l'unique fenêtre. C'est beau ! C'est vert ! C'est touffu ! Il a beaucoup plu. La nature gambade autour du train sans jamais l'atteindre. Comme la campagne française est belle à la fin de l'été ! Et dire que demain je dois retourner au travail ! Abandonner ces paysages vallonnés, ces plaines ensoleillées, ces étendues bigarrées me brise le coeur. Les villages que l'on traverse semblent si vulnérables, confinés entre les champs et la voie ferrée. Le ciel teinté de rose arbore fièrement des nuages orangés. Le contraste des couleurs est saisissant. Je dois immortaliser cet instant. Je sors mon appareil photo numérique de mon sac de voyage. Je sais pertinemment que la photo sera ratée. Le train va trop vite. La photo sera floue mais je m'en fiche. Je presse le déclencheur.
La photo est floue.

Au loin, je peux voir les bras immenses des éoliennes qui soulèvent l'air frais du soir. Rien n'est plus poétique que ces géants d'acier qui dominent ces grandes étendues dorées par les blés. Leur puissance s'oppose à la fragilité des épis ambrés. Je regarde ces chevaliers modernes s'éloigner. La poignée d'arrêt d'urgence du train me nargue. Je devine son sourire facétieux, entrevoit son regard moqueur… Pourquoi n'ai-je pas la force de tirer dessus ? Le train m'entraîne inexorablement vers la capitale. Rien ne peut l'empêcher d'atteindre son but, rien ne peut stopper sa course… Je n'ose pas me mettre en travers de mon destin. Je subis ce voyage comme je subis ma vie depuis ma naissance. Je suis condamné à vivre une vie dont je ne veux pas, une vie que je ne désire pas ! Je me laisse porter par un courant invisible, une machine infernale dont les freins seraient rompus.

Au niveau de A., la pluie se met à tomber. De longs filets d'eau ruissellent le long de la vitre. C'est superbe ! Des ramifications donnent d'autres ramifications qui à leur tour donnent des ramifications… La puissance infinie de l'eau ! Après avoir marqué une courte pause, le train redémarre. Les deux occupants de mon compartiment ne sont pas descendus. Heureusement, je n'ai à déplorer aucun nouvel arrivant. Cela fait longtemps que j'ai renoncé à lire mon livre, aussi intéressant soit-il. Il est posé sur la banquette, à mes cotés. La couverture me fait sourire. Comment peut-il y avoir un tel contraste entre sa légèreté et l'insoutenable dureté des propos énoncés ? Heureusement, je savais à quoi m'attendre en achetant ce livre au titre évocateur : Nouvelles funèbres.

Je ne peux m'empêcher de regarder ces lèvres se rejoindre, se confondre. Les lèvres charnues du jeune homme enserrent les fines lèvres recouvertes de rouge à lèvres carmin de sa "dulcinée". Ce spectacle me fait le même effet que la vision d'une œuvre de Francis Bacon : un mélange de fascination et de dégoût ! Je détourne la tête et croise mon reflet dans la vitre. Les cheveux en bataille, les yeux cernés, les traits tirés, je fais vraiment peine à voir. La nuit commence à tomber. Les premières étoiles tapissent le ciel. J'aperçois la Grande Ourse. C'est la seule constellation que je suis capable d'identifier. J'ai toujours été subjugué par les étoiles. Cet été, j'ai dû voir une centaine d'étoiles filantes alors que j'étais allongé dans le sable fin de la plage. Chaque fois j'ai fait un vœu, chaque fois j'ai fait le même vœu…

J'arrive enfin à Paris. Paris, je t'aime ! Tu es Belle, tu es Grande, tu es Vivante ! Ton quotidien m'exaspère et me charme : le stress, le métro, les visages qui défilent… Il faut absolument que je prolonge ces vacances jusqu'à la dernière seconde. Demain, je reprendrai le travail dans de nouveaux bureaux, avec de nouvelles têtes, de nouvelles machines, une nouvelle cravate. C'est pour ça que je ne dors plus depuis quelques jours. L'angoisse m'empêche de fermer l'œil. Je n'ai pas connu une angoisse aussi intense depuis mon entrée en sixième. L'aventure ! J'ai toujours redouté l'aventure !

Je marche seul dans Paris, sans but, allant d'un point au suivant sans réfléchir. Je peine à tirer ma valise. Elle est lourde. Je ne sens même plus la douleur. Je suis comme anesthésié par la fatigue et la souffrance. Un passant interrompt mon chemin de croix. Il me jette des regards en coin. Je ne comprends pas trop ce qu'il me veut. Que peut-il voir de si intéressant en moi ? C'est alors que je réalise qu'il est en train de me draguer. Comment lui expliquer, sans le froisser, que je ne m'intéresse pas aux hommes? J'évite son regard mais il continue de me suivre. Je prends peur mais je décide de ne pas le montrer. Il faut faire comme si de rien était. Il tente d'engager la conversation mais je marche de plus en plus vite. Il est particulièrement repoussant. Chauve et court-sur-patte, il n'a décidemment rien pour lui.

C'est beau Paris la nuit ! Les ponts qui enjambent la Seine sont illuminés. Ils se reflètent dans l'eau. Je me penche. Qu'est-ce qui m'empêche de sauter ce soir ? Qu'est-ce qui me retiens sur terre ? Le fleuve semble mû par une force invisible, un courant puissant qui emporte tout sur son passage. Des objets flottent : bouteilles en plastique, sacs en plastique… Malgré la saleté, je trouve la Seine fascinante.

Des yeux me fixent. Ce sont les yeux phosphorescents d'un chat. Je devine le corps qui entoure ses deux ronds de lumière coruscants. Ils suivent le mouvement de mon corps. Je veux les esquiver mais il n'y a rien à faire. Je n'arrive pas à fuir le regard implacable de ce chat de gouttières. Je passe au niveau du pont des Arts. Il semble animé. Je l'évite. Je ne veux rencontrer personne. Un bateau-mouche passe suivi de près par une péniche. Je les suis des yeux jusqu'à ce qu'ils se perdent dans la brume qui recouvre la surface de l'eau. J'aimerais les suivre. Partir. Là-bas, c'est la Manche, l'Angleterre, Londres ! Une autre vie est peut-être possible, loin des soucis du quotidien, loin des pensées morbides qui m'animent, loin tout simplement.

Je croise un couple de sourds-muets. J'ai toujours été intrigué par le poétique ballet de leurs mains. Quelle sensualité ! Quel silence ! Quelque chose de magique se dégage de ce dialogue anodin. Au loin, la Tour Eiffel projette son rayon. Le regarder me brûle les yeux, à moins que ça ne soit les larmes qui perlent le long de mes joues. J'efface les traces de tristesse que ma trop grande sensibilité laisse filtrer. Assez pleuré ! Il faut que je sois fort désormais. Cela fait presque un mois que je n'avais pas mis les pieds à Paris. Mon retour m'a été fatal : trop brutal, trop douloureux ! Remuer le couteau dans la plaie ! Réveiller des souvenirs à fleur de peau ! Décidemment, je n'arrive pas à sortir cette fille de mon esprit.

Me voilà devant sa porte, sous sa fenêtre. Je ne comprends pas comment je suis arrivé là. J'ai pris un métro puis un autre. Décidemment, mon inconscient connaît mieux le plan de Paris que moi. Je jette un coup d'œil sur ma montre, une fausse Rolex achetée à Barbès. Il est plus de deux heures du matin. J'ai raté le dernier métro. Je ne dormirai pas chez moi cette nuit. J'ai envie de presser la sonnette mais un éclair de lucidité me traverse et m'empêche de me ridiculiser. Je traîne nonchalamment ma valise sur une centaine de mètres. Un homme m'adresse alors la parole. Il me propose du shit. Je refuse. Il insiste. J'accepte. Je lui demande de me rouler deux ou trois cônes et lui glisse un billet de dix euros. Cela fait au moins cinq ans que je n'ai pas fumé.

Où dormir ? Je n'ai pas le courage de rentrer à pied et je n'ai pas suffisamment de liquide pour prendre un taxi. Il fait bon et le ciel semble dégagé. Trouver un banc… le nettoyer… jeter les bières qui traînent dans la poubelle avoisinante… vérifier les environs… se poser… sortir un pull de la valise… l'enfiler… cacher la valise sous le banc… prier pour que personne n'imagine que c'est un colis piégé… s'étendre… fermer les yeux… se laisser bercer par le vrombissement des derniers taxis et le ballet des balayeurs… ne plus penser à rien… dormir…

Dormir c'est comme mourir quelques heures. Se réveiller c'est ressusciter chaque matin. La vie n'est qu'une succession de morts… Rien de plus horrible que de vivre chaque jour la même vie… Rien de plus horrible que de mourir chaque jour de la même mort… Tel le Phoenix, l'Homme renaît de ses cendres ! Jusqu'au jour où…

Persistance de la mémoire

Cinq ans, cinq ans, CINQ ans … Marc entendait encore le marteau du juge résonner dans le tribunal, sa voix clamer haut et fort la sentence, les applaudissements s’élever lorsque le verdict était tombé et surtout il entendait le silence de son avocat assis à côté de lui. Personne ne s’attendait à une telle peine. Il avait servi d’exemple parait-il. La justice ne devrait pas avoir à prendre d’exemple. Il n’avait pas voulu la tuer, Il ne l’avait pas tuée ; c’était un accident ! Aujourd’hui, il voulait oublier mais il n’y arrivait pas. Chaque nuit, il revoyait le visage de la jeune fille pendant son sommeil, cette image atroce qui ne voulait pas le lâcher, le laisser dormir, le laisser vivre. Les flammes, la jeune fille, la voiture … il allait devoir apprendre à (sur)vivre avec ces souvenirs récurrents.

Les jours, les semaines, les mois passèrent et la routine avait fait son apparition. Douche trois fois par semaine, sa mère au parloir deux fois par semaine, le foot entre détenus une fois par semaine... Tous les petits plaisirs de la vie avaient laissé place à une existence vaine et sans saveur. On ne se rend pas compte de la chance qu’on a quand on est libre. Une bière bien fraîche, un film au cinéma, un match de foot à la télé, un joint bien tassé, autant de petites choses qui lui paraissaient désormais inaccessibles ! Quand il était dehors, il observait les gens dans le RER. Parfois gais, parfois tristes, parfois nostalgiques, parfois amusés, parfois timorés, parfois extravertis … ils étaient tous différents mais finalement tous pareils : seuls, pressés et surtout insatisfaits. Ils ne profitaient pas suffisamment de la vie.

La seule fenêtre sur le monde extérieur à laquelle il avait désormais accès était cette maudite télévision. Il n’aurait jamais imaginé regarder autant de niaiseries en aussi peu de temps : télé réalité, séries américaines, jeux effarants mettant en scène des joueurs insignifiants et des présentateurs arrogants… Quelle honte ! La prison cathodique était encore pire que les quatre murs qui l’encerclaient.

Chaque jour était un jour nouveau pour lui. Il rencontrait des prévenus passionnants lors des promenades ou des activités communes. Ils avaient toujours des histoires palpitantes à raconter, des histoires dignes de scénarii hollywoodiens. La présence des autres prisonniers lui permettait de mieux digérer l’absence de ses amis. Pouvait-il encore appeler « amis » des gens qui n’avait pas pris la peine de demander ses nouvelles depuis son arrestation ? La prison avait révélé beaucoup de choses sur ses fréquentations. Il parait que la prison change un homme. Ce n’est vraiment pas étonnant vu les gens qui l’entouraient : voleurs, assassins, dealers… tous les corps de métier étaient rassemblés sous la même enseigne : « Maison de redressement ». Comment peut-on parler de redressement quand l’on côtoie tous les jours des tordus ?

Six mois après son incarcération, il était parfaitement intégré au système carcéral. Il était ici chez lui. Ses débuts avaient été particulièrement difficiles. Il avait bénéficié d’un soutien psychologique. Le choc causé par la mort de sa victime réveillait en lui des douleurs du passé qu’il n’arrivait pas à faire taire. Le visage crispé de la fille était imprimé dans sa rétine… les flammes léchaient son iris… la voiture percutait sa cornée. Il était parfois soumis à des crises de folie passagère qui inquiétait l’ensemble du corps médical de l’établissement. Ils n’avaient pas l’habitude de recevoir des détenus aussi marqués par leurs actes, aussi impardonnables soient-ils.

Pour échapper à la télévision et surtout à ses pensées morbides, Marc s’était plongé dans la lecture des grands classiques de la littérature française, seuls ouvrages disponibles dans la bibliothèque pénitentiaire. Malheureusement, les œuvres de Dumas, Balzac, Stendhal ou Hugo ne sont pas forcément les plus évidentes pour quelqu’un qui n’a jamais pris la peine d’ouvrir un livre. C’est ainsi qu’il se découvrit une nouvelle passion : la peinture ! En effet, en feuilletant un livre d’art à la bibliothèque, il se sentit envahi par un sentiment étrange, indescriptible. Ce fut comme une révélation pour lui qui n’avait jamais mis les pieds dans un musée. Les musées c’est pour les riches et il était tout sauf riche ! Il avait tort ! Il venait de s’en rendre compte.

Quel émerveillement ! Quelle délectation ! Quel bonheur !

Chaque jour lui apportait son lot de surprises. Il découvrait de nouveaux artistes et cela le réjouissait. Les noms et les œuvres s’enchaînaient sans jamais se ressembler. Il était désormais capable de faire la différence entre tel ou tel mouvement artistique. Il avait un faible pour l’impressionnisme : Monet, Cézanne, Renoir... Autant de grands noms qu’il découvrait avec passion comme un enfant apprend à lire. Il n’arrivait plus à s’arrêter. Il se rendait à la bibliothèque carcérale dès l’ouverture, juste après le petit-déjeuner, et y restait jusque la fermeture, juste avant ce que l’administration appelait « repas dînatoire ». Les toiles de ces artistes lui permettaient d’oublier la morosité de son quotidien. Il se pâmait devant la série des Nymphéas de Monet ou le Déjeuner sur l’herbe de Manet. D’ailleurs, il était fier de pouvoir expliquer à la documentaliste la différence entre ces deux peintres aux noms si semblables...

De banals événements peints sur des toiles avec passion, des scènes de plein air sublimées par une violente luminosité, autant d’images qui l’éloignaient de la noirceur de la prison. Le visage de la jeune fille s’estompait, disparaissait partiellement. Les médecins qui le suivaient l’encourageaient à poursuivre dans cette voie. Peut-être l’Art allait-il pouvoir sauver un homme de la Folie qui le guettait ?

Au fur et à mesure qu’il avançait dans ses recherches, un autre courant éveilla sa curiosité intellectuelle : le surréalisme. Il n’avait évidemment jamais entendu parler d’André Breton et de son célèbre manifeste mais il aimait le travail de l’esprit que demandait la vision d’une œuvre surréaliste. Quelle richesse ! Quelle sensibilité ! Un sentiment de fascination l’envahissait quand il tombait au cours de ses pérégrinations sur des reproductions de Miro, Dali ou Ernst. C’était ça l’art : transmettre des sensations fortes à partir de rien, interroger le subconscient voire même créer un trouble intérieur chez ses admirateurs. C’était décidé ! Lui aussi devait profiter de son séjour en prison pour suivre les traces de ces artistes à l’univers si particulier. La nécessité d’exprimer ses pensées dans la peinture se faisait de plus en plus pressante ; le salut de son âme en dépendait.

Fini de rêver devant ces albums parmi les rayons poussiéreux de la bibliothèque, il lui fallait maintenant passer à l’action. Frapper fort mais frapper juste. Son art avait mûri intérieurement et il fallait maintenant le coucher sur une toile. Il avait plein d’idées. Il jouerait sur les formes et les couleurs ; le cheminement de son esprit ferait le reste. Il se souvenait avec nostalgie quand petit, il gribouillait de ridicules esquisses dans la marge de ses cahiers. Cela le prenait chaque fois qu’il s’ennuyait. Il s’ennuyait souvent. Il n’avait jamais aimé l’école. Il lui arrivait de le regretter aujourd’hui. S’il avait continué ses études, il ne serait probablement pas enfermé ici… Dieu seul sait où il serait aujourd’hui, si tant est qu’Il puisse voir quelque chose de tout là haut !

Il demanda à rencontrer le directeur de l’établissement carcéral afin de lui exposer son projet. Il voulait créer un atelier de peinture. C’était pour lui l’unique moyen de faire connaître à ces codétenus déboussolés cette passion naissante tout en peignant les œuvres qu’il projetait dans l’hémisphère droit de son cerveau. Toute son âme était stimulée par l’intensité de la tâche qu’il s’était attribué et il en arrivait presque à oublier pourquoi il était incarcéré ! Le visage ensanglanté et la voiture enflammée lui paraissaient bien loin désormais. La vie et la création avaient pris le dessus sur la dépression, la destruction et toutes les idées morbides qui l’envahissaient de manière récurrente.

Son entretien avec le directeur porta ses fruits. Celui-ci lui attribua une maigre somme d’argent à gérer comme bon lui semblait et lui réserva une petite salle pour organiser son atelier. Il lui fallait acheter des couleurs, des pinceaux, des toiles et des centaines d’autres fournitures. Cela lui prenait du temps et beaucoup d’énergie mais il était enchanté. Il savait que ce n’était qu’un début. La route serait longue jusque la gloire. Seul son art lui permettrait de racheter sa faute. Beaucoup de prisonniers se réfugiaient dans la religion. La peinture était sa religion, Miro son Dieu,

De Chirico, Duchamp, Picabia, Picasso, Ernst, Arp, Ray, Masson, Magritte, Giacometti, Tanguy et Dali ses apôtres.


Le lundi suivant, Marc était heureux d’accueillir ses premiers "adeptes", ses "fidèles", dans la pièce sombre qui leur avait été allouée dans l'aile gauche du bâtiment. Ils ne connaissaient rien à l’art. La plupart avait été peintres dans le bâtiment et cherchait à recouvrer des sensations passées en adhérant à cet atelier. Marc était enthousiasmé à l’idée de confronter ses idées esthétiques à des professionnels de la technique. Il n’était pas au bout de ses peines…

Après deux heures d’efforts intenses, il fit un tour d’horizon afin d’admirer le travail de chacun. Il y avait tout et surtout n’importe quoi. La grande majorité des toiles représentait des femmes nues dans des positions rocambolesques. La recherche de l’esthétique avait fini par trouver l’érotique puis le pornographique. Marc ne savait pas comment il allait pouvoir expliquer cette dérive auprès du directeur. Il semblait dépité mais il n’avait pas dit son dernier mot. Il ferait de cet atelier un nid à talents où tous les galeristes parisiens à la mode viendraient s'approvisionner en œuvres diverses pour les revendre au prix fort.

Quelques mois après cet incident de parcours, il était fier de pouvoir exposer les premières toiles de ses compagnons d’infortune dans l’immense réfectoire de la prison. Son atelier avait connu une croissance exponentielle. Le succès était au rendez-vous et il ne pouvait que s’en féliciter. De nouveaux membres se présentaient à lui chaque semaine pour pouvoir exprimer leurs peurs et leurs doutes sur une toile. La peinture était devenu une véritable échappatoire aux vertus thérapeutiques évidentes. Elle leur permettait d’évacuer leur colère dissimulée, leur haine refoulée, leur hargne réprimée vis-à-vis d’une société qui les considérait comme des moins que rien. Les prisonniers, si peu habitués à être écoutés et considérés, vivaient cette opportunité comme une revanche sur la vie qui ne les avait guère épargnée jusqu’à présent.

La peinture avait aussi des points positifs sur Marc. Désormais, il savait qu’il ne pourrait jamais oublier ce qui c’était passé et il commençait à l’accepter. Il esquissait désormais un mince sourire lorsqu'il croisait un membre de son atelier, chose encore inhabituelle il y a quelques semaines. Il pleurait beaucoup moins. Le sommeil revint progressivement, l’appétit aussi malgré les plats immondes qui lui était servi à la cantine pénitentiaire. Il regrettait les mets concoctés avec amour par sa maman : magrets de canards aux airelles, poulet à l’orange, rôti de porc à l’ananas …

Il continuait de peindre tableau sur tableau. Abstraits. Toujours plus épurés. Toujours plus lumineux. Il recueillait des encouragements de la part des autres prisonniers mais aussi des gardiens et même du directeur. Sa côte de popularité au sein de la prison ne cessait de s’élever. Il se sentait aimé. Lui qui avait toujours manqué d’amour, d’affection se sentait enfin aimé.

Qu'il est bon de se sentir aimé ! Marc n'avait jamais connu une telle quiétude. Il commençait réellement à croire qu'il avait du talent, un don inné pour susciter l'envie et le désir chez les autres. C'était peut-être la fin de tous ses soucis. A lui l'Argent, la Gloire, l'Amour Eternel… La prison l'avait sauvé ! Aussi étonnant que cela puisse paraître, elle avait eu un impact positif sur un de ses détenus ! C'était trop beau, trop peu réaliste pour durer. Aucune issue positive n'était possible. Marc était condamné à partir du moment où il a eu franchi les portes du pénitencier.

Il avait beau essayé de la dissimuler, la douleur se ressentait toujours dans ses œuvres. Il n'était pas guéri, bien au contraire. Il semblait emprisonné dans ses songes, captif de sa culpabilité refoulée, otage de ses arrières pensées. Il pensait que même s’il passait la fin de sa vie en prison, il ne paierait pas assez pour ce qu’il avait fait. La peinture n’était qu’une illusion ; le mal était plus profond. L’amour de l’art, l’amour de la vie n’avait duré qu’un temps. Il se retrouvait seul face à ses vieux démons…

Un gardien le retrouva allongé sur le sol de son atelier. Il avait ingéré la totalité des tubes de peinture qui se trouvaient dans la pièce. Face contre le carrelage, les bras étendus le long de son corps, il était mort. Le visage de la jeune fille avait eu raison de sa raison. Les quelques vodkas-orange bues deux ans auparavant l'avaient tué à retardement.

Voyage au bout de la nuit

Vittorio

Vittorio était danseur-étoile. Toute sa vie, il s’était consacré à la danse. Il avait joué dans les plus grandes salles d’Europe devant les aplus grands de ce monde. Il était fier de ce qu’il avait accompli. Il avait quitté son Italie natale à 12 ans pour rejoindre la plus célèbre école de danse du monde, à Londres. Il avait rencontré les plus impressionnants virtuoses de la discipline. Aujourd’hui, à 25 ans, il avait l’impression d’avoir réussi quelque chose de grand. Il vivait sa vie avec passion, il vivait de sa passion.
Ses parents étaient heureux de son parcours exceptionnel dans le milieu de la danse. Ils l’avaient toujours soutenu. Même quand il leur avait annoncé son homosexualité il y a quelques années, ils avaient bien réagi. C’est beau l’amour d’une mère … C’est beau l’amour d’un père …
Vittorio n’avait jamais connu l’amour d’un homme, il se contentait d’aventures d’un soir. En tournée, il aimait s’envoyer en l’air en sachant pertinemment qu’il n’y aurait pas de lendemain. Un jour, il aimerait pouvoir vivre avec quelqu’un qu’il aime et qui l’aime, se marier, adopter des enfants … avoir une vie normale mais pour l’instant, il profitait de l’instant présent. Il n’avait pas le temps pour une relation sérieuse. De toute façon, il était toujours en déplacement, ne restant jamais bien longtemps dans la même ville. Il ne se sentait pas le courage de rester fidèle alors que son amour se trouvait à des centaines de kilomètres et c’est pour ça qu’il ne voulait pas s’engager.
En ce moment, il jouait le rôle principal dans un ballet présenté en exclusivité à l’Opéra Garnier à Paris. Il aimait Paris. C’était vraiment une ville magnifique. Il aimerait s’installer ici plus tard, y élever ses enfants, y filer le parfait amour … Mais bon, pour l’instant, il était tellement fatigué par les répétitions qu’il n’avait même pas le courage de sortir le soir. Quoique. Il ferait bien une petite virée dans un bar gay de la capitale ce soir…


David


David était directeur des ressources humaines dans un grand groupe de télécommunication. Il avait réussi brillamment ses études et à 27 ans, il était fier d’avoir plus de cent personnes sous ses ordres. Seulement, il regrettait de ne pas avoir une vie plus excitante. Il aurait aimé continuer la danse. Ça lui correspondait tellement plus que ce stupide travail ingrat. Enfin, il gagnait bien sa vie et ça c’était important quand même de nos jours. Et puis il pourrait toujours faire de la danse pendant son temps libre. Il n’était pas franchement surmené par son travail et il avait largement le temps de s’entraîner de temps de temps d’autant plus qu’il était célibataire depuis près de six mois. Il avait du mal à oublier son ex. Il était vraiment exceptionnel … Beau, intelligent, agréable ! Mais pourquoi s’était-il barré avec cet abruti de mec marchant aux corticoïdes ? Encore aujourd’hui, il éprouvait une certaine rancœur quand il pensait à sa dernière relation sérieuse. A sa dernière relation tout court d’ailleurs, David était bien incapable d’éprouver du plaisir sans amour. C’est pour ça qu’il ne sortait plus. Il préférait rester enfermé chez lui comme si ça pouvait faire avancer les choses. Des fois, il se dégoûtait ! Il approchait à grands pas de la trentaine et personne de son entourage ne savait qu’il était gay. Il vivait très mal son homosexualité. Il avait l’impression que les gens ne le regarderaient plus pareil s’ils apprenaient qu’il était gay. Il pensait qu’il perdrait plein d’amis. Peut-être ne serait-ce pas vraiment des amis alors ? Il se regarda dans le grand miroir qui couvrait un pan entier du mur du salon. Il ne se reconnaissait même pas. Il saisit son manteau, l’enfila, prit ses clés et sortit … Il lui fallait de l’air ! Il lui fallait rencontrer quelqu’un ! Ce soir !
David laissa ses pieds le guider jusqu'à l’entrée d’un petit bar qu’il fréquentait avec Alexandre. Alexandre ! Décidemment il n’arrivait pas à l’oublier. Pourtant, il aurait fait n’importe quoi pour passer à autre chose. C’est à ce moment là qu’un bel inconnu entra dans le bar. N’écoutant que son instinct, David lui emboîta le pas et pénétra dans ce lieu chargé de souvenir. Quelle paire de fesses ! Il ne pouvait s’empêcher de reluquer. Le jeune homme s’assit au bar et commanda un gin tonic. Il semblait seul et David se sentait seul. Il décida donc de s’asseoir près de lui.


David et Vittorio

Evidemment, ce bel inconnu n’était autre que Vittorio. Comme le hasard fait bien les choses ! Ils parlèrent pendant des heures. Plus rien ne pouvait les arrêter. Ils avaient très peu de points communs, des vies totalement différentes mais quelque chose les rapprochait incontestablement. Etait-ce cela l’Amour ? Ils n’en savaient rien mais ils profitaient indéniablement du moment présent. Ils buvaient autant qu’ils parlaient, sans se soucier de ce qui se passerait après. Ils dansèrent même. L’alcool avait complètement transformé Vittorio qui était peu habitué à boire. Ils s'évadèrent en mettant en pratique quelques pas de danse classique, David luttant pour suivre Vittorio. Ils étaient heureux et auraient voulu que cette nuit ne s’arrête jamais.
Le bar était vide. Le bar allait bientôt fermer. Le jour venait de se lever… Ils ne savaient pas où aller. Ils avaient très envie de rester ensemble. Ils ne voulaient pas être séparés. Vittorio se jeta à l’eau. Il proposa à David de partager sa chambre d’hôtel. David avait toujours rêvé de faire l’amour dans une suite d’un grand hôtel parisien. Ce rêve allait peut être enfin se réaliser. Il accepta avec grand plaisir et ils prirent le chemin du Crillon où était descendu la troupe de Vittorio. Ils arrivèrent à l’heure où la plupart des clients se lèvent. Cela ne les dérangeait absolument pas. D’ailleurs, ils continuèrent à s’embrasser et s’étreindre ouvertement jusqu’à l’entrée de la chambre. En entrant dans la pièce, David n’en croyait pas ses yeux. Jamais il n’avait eu une telle impression de luxe en pénétrant quelque part. Cela le mettait presque mal à l’aise. Heureusement, Vittorio avait déjà pris les choses en main et, rapidement, ils s’oublièrent l’un dans l’autre. Couchés dans l’immense lit, leurs rêves prirent vie puis leurs vies s’évanouirent en rêves. Ils ne savaient pas encore que leurs rêves allaient bientôt se transformer en cauchemars…


Vittorio

Dix ans plus tard, Vittorio repensait à cette nuit. La plus belle et la plus atroce nuit qu’il n’ait jamais connu. Le destin les avait réunis pour les séparer pour l’éternité. Mais pourquoi n’avaient-ils pas mis de capotes ? Lui qui faisait toujours si attention à son hygiène, son alimentation, son sommeil avait eu un rapport non protégé… Il n’arrivait pas à y croire. Il s’en voulait énormément. Etait-ce vraiment sa faute ? Pouvait-il aller contre la passion dévorante qui les animait à cet instant ? Il avait suffit d’une fois pour bouleverser sa vie. Il n’arrivait pas à accepter l’idée de la mort. Il avait toujours mordu dans la vie à pleine dent et, en une nuit, tout avait basculé. Il avait été contraint d’abandonner sa passion, sa raison de vivre… il ne pouvait plus danser à cause de cette abominable maladie. Il ne pouvait plus faire grand-chose de toute façon. Il se sentait effroyablement faible et l’envie de vivre lui manquait. Il n’avait même pas prévenu ses parents … ils apprendraient sa mort bien assez tôt. Quand il avait pris connaissance du décès de David deux ans auparavant, il s’était demandé pourquoi celui-ci ne lui avait rien dit mais maintenant il savait qu’il était extrêmement difficile d’annoncer sa mort à ses proches. Impossible même ! A cet instant là, c’était sa mort qu’il sentait approcher à grand pas et il ne pouvait plus lutter, plus l’empêcher ni même la retarder. Il avait le SIDA. Il était séropositif, SEROPOSITIF !

Il avait suffit d’une fois.

L'étranger

Je m’assieds à une table du bar. Je suis seul. Je suis souvent seul. La serveuse s’approche. Elle est jolie mais elle ne m’intéresse pas. Je ne suis pas là pour ça. J’ai mieux à faire que de courir derrière un idéal féminin. L’idéal que je recherche est tout autre. Je ne dirai pas qu’il est plus noble mais à mon avis, il est bien moins superficiel que celui-ci. Existe-t-il au moins cet idéal féminin ? La femme peut-elle être idéale ? Je ne m’en suis jamais rendu compte mais il faut reconnaître que j’ai peu d’expérience en la matière. Quand ma femme m’a quitté il y a six ans, je n’ai éprouvé aucune peine, aucun chagrin. J’étais même heureux de recouvrer ma liberté.

La serveuse me demande ce que je veux. Quelle question ! Comme si j’allais dévoiler le motif de ma venue à une serveuse, à cette serveuse. C’est mal me connaître. Elle répète sa question. Elle a vraiment l’air idiot avec ses « Que voulez vous Monsieur ? ». Moi-même je ne sais pas vraiment ce que je veux ni ce que je fais ici. D’ailleurs, qu’est-ce que je recherche exactement en venant dans ce bar ?

Au bout d’un moment, agacée, elle fait demi tour en claquant des talons et retourne derrière son comptoir. Elle continue de me dévisager en faisant la moue. Que peut-elle voir de si étonnant sur moi ? Je dégage peut-être quelque chose de suspect ? Sincèrement, ça m’étonne, je suis plutôt fort pour dissimuler mes sentiments. Je suis tout ce qu’il y a de plus banal. C’est triste à dire mais je ne pense pas que quiconque m’ait déjà remarqué où que ce soit. Je suis invisible. Je pourrais profiter de cette invisibilité mais j’en souffre plus qu’autre chose. Et dire que les stars se plaignent des paparazzis … elles ne doivent pas connaître le mal qui me ronge, un mal appelé : anonymat.

Je veux que l’on parle de moi, à la radio, à la télé, dans le journal. Je ne lis jamais le journal. Il n’y a que les gens bien qui lisent le journal. Cela fait longtemps que je n’ai plus d’illusion sur moi. Je ne suis pas quelqu’un de bien. Petit je voulais être connu et surtout reconnu. Aujourd’hui, je me fous de la reconnaissance. Ce que je veux, c’est que l’on parle de moi. Je veux faire la une de l’actualité pendant des mois. Je veux être aussi dévastateur qu’un tsunami, qu’un tremblement de terre ou qu’un ouragan.

Je veux que mon nom résonne partout dans la ville, la région, le pays voire même la terre entière. Je veux que tout le monde ait mon nom en bouche, des indiens, des sénégalais, des coréens, des argentins, des canadiens, des belges, des polonais … Mon nom doit pouvoir se traduire par atrocité, monstruosité, bestialité ou même cruauté dans toutes les langues. Je dois pouvoir entendre Vicente Riquelme « all around the world ». Je veux, je veux, je veux … On dirait un gamin capricieux dans un supermarché qui réclame tout et n’importe quoi. C’est tous ces « je veux » qui explique ma présence dans ce bar aujourd’hui.

Si je suis ici c’est que j’ai un plan et qu’il va bientôt prendre vie. Je l’ai suffisamment mûri et maintenant il faut l’exécuter. Ne croyez pas que je suis insensible. Je déplore les milliers d’innocents qui vont subir les conséquences de ma quête de célébrité. J’aurais voulu les éviter mais je n’ai pas le choix. Ils doivent mourir pour que mon nom vive à jamais.

La Défense ! Des bureaux, des sièges sociaux, des milliers d’employés qui viennent travailler ici chaque jour. Pour beaucoup d’entre eux, c’est leur dernier jour. Je vais bientôt les soulager du poids de la vie. J’espère qu’ils ne souffriront pas trop. De toute façon, aucune souffrance n’est aussi horrible que la vie. 17h30 … j’ai bien étudié le terrain et c’est à cette heure que le maximum de personnes bien habillées rejoignent avec fébrilité la bouche de métro la plus proche. J’exècre les gens bien habillés. Qu’ont-ils à cacher sous leurs beaux costumes de marque ? Ils n’auront bientôt plus à penser à leur apparence.

Je vais devenir aussi connu que Ben Laden, Pinochet ou Saddam Hussein. J’incarnerai le mal absolu. Si j’arrive à supprimer deux ou trois ressortissants américains, peut-être même que leur gouvernement attaquera la France pour me débusquer ? Cela fera encore plus de morts ! Dommages collatéraux qu’ils appellent ça. Ils ne me trouveront jamais car je serai déjà loin, loin là haut. Mon nom continuera à vivre bien après moi.

L’œuvre de ma vie sera bientôt achevée. Ma vie a toujours été petite mais aujourd’hui, je réalise quelque chose de grand. Un événement majeur dans l’Histoire contemporaine. Il y a eu l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche par Gavrilo Princip, il y aura bientôt l’attentat de la Défense par Vicente Riquelme. Un nouvel ordre mondial va naître. Mon nom sera inscrit dans les manuels d’Histoire et les encyclopédies. La consécration ! 39 ans que j’attends ce moment !

J’espère que mon acte aura des conséquences fâcheuses sur l’économie des super puissances occidentales. Je rêve d’un krach boursier, d’une phase de récession, du chômage qui en découlera … J’espère que les petits hommes d’affaire en costards-cravates en pâtiront. Je n’ai jamais eu de respect pour eux. Tous des puants ! Ils incarnent tout ce qui m’insupporte. C’est eux que je veux annihiler. Tous les maux de la planète viennent de ces économistes qui pètent plus haut que leur cul. Quand il n’y aura plus d’économie il y aura plus de dette insurmontable, plus de faibles et de forts donc plus d’inégalité.

La terre redeviendra un havre de paix au milieu de cet univers si chamboulé. Tout ça grâce à moi. Je m’en félicite d’avance. Les gens qui m’entourent devraient me remercier pour ce que je vais faire pour eux mais ils n’en ont pas encore conscience. 17h27 ! Encore trois minutes et ils applaudiront mon acte. Je vais me sacrifier pour la postérité. Je vais me sacrifier pour que mon nom ne soit jamais oublié. Je ne veux pas qu’on m’oublie. Riquelme ne rime-t-il pas avec éternité ?

L’heure approche. La serveuse continue de me regarder avec ses grands yeux. Je ne la décevrais pas. La grande aiguille de l’horloge se rapproche du 30 écrit en gros au dessus de la porte des toilettes. J’ai une boule dans le ventre mais je sais qu’il ne peut rien m’arriver, je ne peux pas échouer si près du but. Je me lève. Je sors en gratifiant la serveuse de mon plus beau sourire. Je m’approche de la bouche de métro d’un pas déterminé. Je descends les marches deux par deux. L’heure de vérité approche. Je saisis un ticket dans ma poche, l’insère dans la machine qui le recrache immédiatement. La voie est libre. Je suis libre.

J’ai trente-trois kilos d’explosifs sous ma vieille parka usée. J’aime le chiffre 3. Le quai est bondé. Je n’ai jamais vu autant de monde à la fois. Les gens me touchent, me bousculent … ça me fait tout drôle mais je ne renoncerai pas. J’enclenche le mécanisme. Dans quelques secondes, je serai catapulté sur le devant de la scène. J’en profite pour me recoiffer, m’essuyer l’encoignure des lèvres… Une larme coule sur ma joue gauche. Ce n’était pas tout à fait la fin que ma mère souhaitait pour moi. La gloire … je ne demandais rien de plus …

Daddy

Ses doigts s'approchent de mon sexe… J'ai eu mes premières règles il y a quelques jours… Cela ne semble pas le repousser… Au contraire, il semble plus entreprenant que jamais… Ses doigts glissent le long de mes lèvres… Il me regarde dans les yeux… Je n'arrive pas à soutenir son regard… Je me sens coupable… Je laisse échapper un petit gémissement… Son doigt vient de me pénétrer… Un doigt, puis un deuxième… Il fait un rapide va-et-vient pendant quelques minutes… Il prend ma main… La pose sur son pantalon au niveau de son sexe… Il est dur… Son sexe est dur… Sa forme se dessine parfaitement le long de sa cuisse… Je n'ai que 13 ans… Je jette un regard sur la bague qu'il porte à l'annulaire… Comment ma mère a-t-elle pu l'épouser ? Comment a-t-elle pu l'aimer ? Je suis sûr qu'elle sait… Depuis le début elle est au courant… Elle préfère laisser faire, étouffer le scandale, éviter la mauvaise publicité… Cela fait mauvais genre un mari pédophile, un époux incestueux… Alors elle ne dit rien… Elle fait semblant de dormir… Mon bourreau a le champ libre… Mon tortionnaire a sa bénédiction, sa tacite approbation… Il ne s'en prive pas… Deux fois, trois fois par semaine, il vient me réveiller… Toujours le même rituel… Les bisous dans le cou, sur les oreilles, sur le nez… Il sent l'excitation monter… Quelques mots doux… Ma puce ! Ma chérie ! Ma douce ! Et puis ses doigts, ses gros doigts rugueux, ses gros doigts velus… Il ne m'a jamais pénétré avec son sexe… D'ailleurs, je ne l'ai jamais vu, jamais branlé, jamais touché… Tous les soirs, il vient, il voit, il jouit... Ça ne va pas plus loin... Mon père est le seul maître à bord… Je suis son jouet… Il m'a élevé pour ça… pour pouvoir me voir grandir… Je me souviens encore quand mes seins ont commencé à naître… Il exultait… Il sentait que son heure approchait… Cela faisait douze ans qu'il attendait ce moment… Douze ans qu'il rêvait de me toucher sans oser franchir le pas… Je n'étais qu'une petite fille… Maintenant je suis une petite femme… Il peut me toucher, déchirer mon hymen avec ses gros doigts sales… Il me répugne… Il me débecte… En même temps, je ne peux m'empêcher de l'aimer…

J'aimerais en parler à quelqu'un mais qui ? A Sonia ? A Fanny ? Elles ne comprendraient pas… Il faut avoir vécu ce genre de choses pour pouvoir saisir l'ampleur du drame, comprendre la honte que je ressens, partager ma peine et mes doutes… Car je doute… Je doute de moi… Je doute de lui… Je doute de ma mère… Je doute de mes amies… J'aimerais que tout s'arrête… Que tout redevienne comme avant… Avant que mes seins ne poussent… Mon père était affable, aimable et courtois… Il faisait des blagues, il jouait aux poupées avec moi, il m'emmenait faire du vélo… Je crois que je l'aimais… J'aime me souvenirs de nos vacances au bord de la mer, de nos week-ends à la campagne… On courrait, on criait, on nageait… Maman nous regardait… Elle était belle et son regard était bienveillant… Et puis il y eut l'accident… Il a plongé dans le lac… Je l'ai suivi… J'ai sauté… Droite comme un I… Les pieds en premier… Il n'y avait pas suffisamment de fond… J'ai hurlé… Mes jambes ont craqué, les os uns à uns ont explosé, le cartilage s'est brisé… J'ai pleuré… Je ne me souviens pas de ce qu'il s'est passé après… Quand j'ai repris connaissance, j'étais paralysée des deux jambes… Comme ça, d'un coup… Le fauteuil roulant à vie… pour toujours… Les médecins m'ont dit que j'avais eu de la chance… Que si j'avais sauté la tête la première je serais morte… J'aurais préféré mourir… Ce ne sont pas eux que les gros doigts de mon père pénètrent en silence la nuit…

Il continue mécaniquement… Il vient d'enfoncer un troisième doigt dans ma chair… J'aimerais crier… J'aimerais évacuer cette tension qui est en moi… J'aimerais expulser cette haine qui me ronge… J'ai la rage… La rage contre mon père, la rage contre ma mère… Cette salope ! Elle ne pense qu'à elle… Pendant ce temps là il ne la tripote pas… Je suis sûr que c'est ce à quoi elle est en train de penser… Connasse ! Je pensais que j'étais ce qu'elle avait de plus chère… Qu'elle m'aimait… Son amour s'est envolé le jour où mes jambes se sont figées… Je lui fais honte… Avant elle m'emmenait au théâtre, à l'opéra, à des cocktails… Maintenant elle me cache… Quand ses amies viennent boire le thé à la maison, elle me prie de rester dans ma chambre… Parfois même elle m'enferme… Je ne sais pas ce que dirait papa s'il savait… Je crois qu'il m'aime quand même… C'est un monstre mais il m'aime… C'est dur… Le Bien, le Mal… La frontière est floue…

Il agite ses gros doigts en moi… Je sens qu'il vient… Le voilà qui prépare son mouchoir, le mouchoir dans lequel il va pouvoir évacuer sa semence… Je n'ai jamais vu sa bite, je n'ai jamais vu son sperme… Il viole mon intimité mais il protège ma vertu… Il est étrange… Malgré ce qu'il me fait subir, je suis incapable de lui en vouloir… C'est ma mère la responsable… C'est ma mère que j'abhorre… Mon père est un monstre fascinant… Mon père est un salaud séduisant… Je l'aime et je le déteste… Ma mère je la hais… C'est une mégère répugnante… Elle cache bien son jeu… Je laisse échapper un soupir… Un soupir d'agacement… Un soupir de plaisir… Parfois je ne sais pas… Je ne me comprends pas… J'aime quand il me caresse… Comment peut-on aimer se faire abuser ? Je ne dois pas être normale… C'est inconcevable… Rien que penser à ses gros doigts me répugne mais le moment venu je me laisse faire… sans résistance… Comme si j'avais besoin de ces frôlements… Je suis sûre que si je fermais les yeux, que je me laissais aller, je pourrais jouir de ses effleurements… Ma mère, elle, ne m'a jamais touché… Même quand j'étais petite… Elle ne m'a jamais donné le sein, jamais donné le bain, jamais changé mes couches… Maudite soit-elle !

Le soir quand il quitte ma chambre, je prie… Je récite des patenôtres… C'est stupide de réciter des "notre père" pour oublier que son père est un salaud… Mais ça me soulage… Je me sens moins seule… Cela me réconforte… Je sais qu'il y a quelqu'un en haut qui m'entend et qui m'écoute… Le voilà qui essuie ses doigts pleins de foutre sur le mouchoir en papier… Dans quelques minutes il disparaîtra comme il est venu : discrètement et silencieusement... Il n'ose même pas me regarder... Aurait-il honte de ce qu'il me fait subir ? Se sent-il coupable ? Peut-il seulement avoir des arrières-pensées ? Je ne sais pas... Je ne crois pas... Difficile d'imaginer cet être immoral avec une âme, avec des remords... Connaît-il le sens du mot contrition ? Je l'ai découvert par hasard en feuilletant mon dictionnaire de poche... La contrition c'est le regret sincère d'avoir commis un pêché, d'avoir offensé Dieu... Dieu ? La religion ? Comment puis-je encore croire à un Dieu bon et généreux après ce qui m'est arrivé ? Il y a des jours où j'aimerais tellement mourir, en finir avec la vie, en finir avec cette vie...

Le voilà qui se lève... Comme d'habitude il ne prononce pas un mot... Mes yeux l'assassinent... Il ne le voit pas mais je le regarde fixement dans l'obscurité... Il ne le voit pas mais je le regarde fielleusement dans l'obscurité... Seules ses dents blanches transpercent le noir qui règne dans la pièce... Je n'en peux plus... Ce soir est le soir de trop... J'explose... Ce soir est la dernière fois qu'il me touche... Je me consume d'impatience... Ce soir était son dernier soir... Je soulève mon oreiller... Je saisis le couteau de cuisine... Je bondis de sous ma couette... Je traîne mes deux jambes endormies jusqu'à lui... Je le toise du regard... Il recule... Il vacille... Il tente de me raisonner... Je n'entends pas ses paroles mielleuses... Je ne veux plus entendre le venin qui sort de sa bouche... Il n'est plus mon père... Il est un homme, un homme mauvais, un homme qui a abusé de moi... Le couteau s'enfonce dans son genou... Le couteau pénètre son mollet... Le couteau éventre son pied... Il ne crie même pas... Un râle sort de sa bouche chaque fois que le couteau transperce sa chair... Il est surpris... Il ne s'attendait pas à ça... Je continue... J'aime ça... J'en tire une macabre satisfaction... J'aimerais tellement avoir des jambes pour pouvoir continuer de lacérer son corps... Le ventre... La gorge... La hanche... Le coeur...

Soie

2h00
Il est tard mais Claire n’arrive pas à dormir. Cela fait presque trente minutes qu’elle a éteint la lumière de sa chambre et pourtant le sommeil ne semble pas l’atteindre. Elle n’a pas beaucoup dormi la nuit précédente et elle est quasiment certaine qu’elle ne dormira pas beaucoup cette nuit. Elle passe un partiel de sociologie demain et évidemment elle n’a pas suffisamment travaillé. Baudrillard, Bourdieu, Barthes, Veblen … Autant de noms qui rentrent par une oreille et ressortent par l’autre. Elle est bien incapable de résumer la pensée de chacun. Des mots s’entrechoquent et s’entremêlent dans son esprit pour ne former qu’un misérable chaos sans queue ni tête.

2h01
Elle se tourne et se retourne dans son lit. Cela fait plus de trente minutes qu’elle cherche la position idéale. En général, elle aime dormir sur le ventre en coinçant sa tête entre deux oreillers. Sans doute a-t-elle besoin de stabilité la nuit pour compenser son instabilité diurne ?

2h02
Toute sa journée défile devant ses yeux. Les visages de gens dont elle ne sait rien surgissent de nulle part. Elle aime observer les gens dans la rue ou dans le métro. Elle est capable de savoir beaucoup de choses rien qu’en observant quelqu’un mais il est clair que c’est sur elle qu’elle en apprend le plus.

2h04
Tic tac tic tac … les secondes défilent sur son horloge. Elle a horreur du bruit incessant d’une horloge surtout quand elle a du mal à s’endormir.

2h10
D’autres noms lui viennent à l’esprit : Lipovestsky, Boudon, Arendt … Elle redoute vraiment le réveil alors qu’elle n’est pas encore endormie.

2h11
Elle rêve. Elle aime rêver éveillée. Elle rêve qu’elle est riche et célèbre. C’est étrange car elle n’est absolument pas matérialiste mais pourtant elle est persuadée que sa vie serait meilleure si elle était connue. Elle n’arrive pas à se faire à l’idée que la vie n’est pas un conte de fée et qu’elle n’est pas une princesse.

2h12
Elle imagine ce qu’elle va pouvoir dire ou faire demain. Elle se met elle-même en scène, prépare ses répliques, soigne les didascalies … Parfois, elle aimerait que sa vie soit une pièce de théâtre. Elle se sent rassurée quand elle sait que tout a été écrit à l’avance. Les comédiens ont de la chance de ne pas avoir à réfléchir pour parler. Tout est écrit. Claire aimerait croire que toute sa vie est déjà écrite quelques soit ses choix ou ses décisions. Il est certain que cela lui retirerait un poids énorme de ses épaules.

2h14
Elle repense à sa journée d’aujourd’hui. Elle aimerait pouvoir réécrire sa journée en rentrant chez elle le soir, modifier certaines phrases qu’elle a pu dire ou certaines choses qu’elle a pu faire mais c’est impossible. C’est impossible car on n'a qu’une seule vie et qu’il faut la prendre comme elle vient.

2h17
Elle se lève pour aller retirer les piles de son horloge. Quel soulagement !

2h18
Elle pense à continuer la lecture de son livre. Elle aime lire. En ce moment, sa folie littéraire s’est arrêtée sur L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera. Un livre qui rapproche amour et souffrance. Elle se reconnaît dedans, elle qui a toujours souffert à cause de l’amour.

2h19
Elle regarde autour d’elle. Elle se rend compte que même en pleine nuit, la lumière éteinte, il ne fait jamais noir. Elle discerne quelques taches de couleurs floues. Sans ses lunettes, elle ne voit rien distinctement mais elle arrive quand même à reconnaître les aiguilles phosphorescentes de sa montre posée sur son bureau, la lumière émise par son réveil, ainsi que celle émise par son ordinateur. Le voyant de son téléphone portable clignote également dans l’obscurité. Elle n’arrive pas à comprendre comment l’Homme a pu en arriver là. Il doit avoir sacrément peur du noir pour glisser ainsi des petites taches de lumière partout où il le peut.

2h20
Elle aime le silence. Le silence, c’est l’obscurité des oreilles. Elle se demande si pour atteindre la paix intérieure, il faut être aveugle et sourd. Est-il possible de demeurer en harmonie avec soi-même avec toute cette lumière et ce bruit ? Rien n’est moins sûr mais Claire n’a pas le courage de se crever les yeux et de se percer les tympans ce soir. Une autre nuit peut-être …

2h22
La soie de sa nuisette la caresse délicatement. Elle aime le contact de la soie sur son corps. Cela fait longtemps qu'elle a abandonné les abominables pyjamas ou chemises de nuit que sa mère avait l'habitude de lui offrir quand elle était petite. Paradoxalement, elle se demande à quoi sert une nuisette quand on dort seule ?

2h27
Elle pense qu’elle pourrait écrire des nouvelles inspirées de sa propre vie. Les gens n’en ont sûrement rien à faire de savoir qu’elle passe un partiel de sociologie demain ni même de suivre les vagabondages de son esprit mais peut-être que ça lui ferait du bien d’exprimer son mal-être sur du papier. Elle sait bien que la vie qu’elle mène n’est pas passionnante mais cela pourrait avoir un effet thérapeutique positif, un peu comme si elle allait chez un psy … Il faudra qu’elle y réfléchisse à tête reposée, elle n’a pas le courage de se lancer ce soir. Elle doit dormir !

2h34
Malgré le double vitrage, elle entend des bruits venant de l’extérieur. Des cris, des sirènes, il doit se passer quelque chose. Elle se répète intérieurement qu’elle a vraiment de la chance de mener la vie qu’elle mène. Elle, à 2h34, elle est bien au chaud dans son lit. Peut-être est-ce là le moyen de se persuader que son existence n’est pas si pitoyable ?

2h35
Sa vie a toujours été un échec et le partiel de demain va sans doute confirmer son absence de confiance en l’avenir. Comment peut-on se voir heureux dans ce monde si corrompu ? Il faut vraiment être profondément égoïste ou alors inconscient. Elle n’est ni l’un, ni l’autre et se demande ce que l’avenir lui réserve. Elle ne doit pas être la seule quand même !

2h39
Elle aimerait pouvoir comparer la vie avec un jeu vidéo. Dans un jeu vidéo, on peut mettre pause, vitesse accélérée et même tout recommencer à zéro dès qu’on en a envie. Malheureusement, sa vie n’est pas un jeu vidéo et même si elle a très envie de tout recommencer, elle ne peut pas. C’est la vie !

2h40
« C’est la vie ! » Elle a horreur de cette expression. Pour elle, ces trois mots mis bout à bout symbolisent la morosité de la vie quotidienne. Dès que quelque chose la chagrine, il y a toujours quelqu’un pour s’exclamer « C’est la vie ! » Est-ce vraiment ça la vie qu’ils veulent mener ? N’ont-ils rien de mieux à faire ? Elle commence à désespérer du genre humain.

2h43
C’est l’anniversaire de Benoît aujourd’hui. Il ne faut pas qu’elle oublie de lui envoyer un texto … ou au moins un email. Elle a une bonne mémoire des dates d’anniversaire. C’est généralement l’occasion de renouer contact, ne serait-ce que l’instant de deux ou trois emails avec des gens dont elle n’a plus aucune nouvelle. Elle aime savoir ce que deviennent les gens qu’elle a côtoyés. Quand elle compare sa vie avec les leurs, elle se sent rassurée. Tous mènent la même vie dépourvue d’excitation !

2h46
Elle se lève, descend à la cuisine et se sert un verre de lait. Il parait que ça aide à s'endormir. Elle va enfin savoir si c'est vrai.

2h50
Le coup du verre de lait n'a absolument pas marché. Elle commence vraiment à désespérer. Va-t-elle s’endormir ? Comment faire pour avoir la conscience tranquille quand on n'a pas la conscience tranquille ?

2h52
Elle se touche, pense à des garçons puis à des filles. Elle ne sait plus trop où elle en est. C'est rare qu'elle se masturbe mais ça lui permet de tout oublier pendant quelques minutes. Oublier ? La solution pour vivre ici bas est-elle d'oublier ?

2h56
Le partiel de sociologie n’a jamais été aussi proche et pourtant, dans l’esprit de Claire, il est déjà loin. Loin…

2h59
Claire sombre dans un profond sommeil. Comme toutes les nuits, elle rêvera de belles choses mais ne s’en souviendra pas en se réveillant. Tant qu’il y a des beaux rêves, il y a de l’espoir. Elle ne le sait pas encore mais son partiel se passera bien. Peut-être validera-t-elle son semestre ? Peut-être obtiendra-t-elle son diplôme ? Peut-être trouvera-t-elle un bon travail ? Peut-être connaîtra-t-elle l’amour ? Peut-être aura-t-elle des enfants ? Peut-être vivra-t-elle heureuse pendant longtemps ?

Peut-être … (ou pas !)

Quelqu'un d'autre

La soirée battait son plein dans l’immense loft du 6ème arrondissement. Les invités avaient été triés sur le volet et tout se déroulait comme prévu. Les expositions de photos d’Oscar attiraient toujours beaucoup de monde et celle-ci ne dérogeait pas à la règle. Son talent était désormais reconnu parmi les amateurs de la profession. De nombreuses personnes étaient prêtes à se battre pour obtenir un de ces instants magiques saisi par l’appareil d’Oscar. Pour ma part, je trouvais les clichés d’Oscar peu intéressants et je ne m’extasiais donc pas devant son soi-disant « talent ». Ma présence ici était surtout du au magnifique buffet dressé en plein cœur de l’atelier de l’artiste. Champagne exquis et biscuits apéritifs recherchés trônaient fièrement sur l’immense table. Trois ou quatre employés de restauration s’affairaient autour afin que personne ne manque de rien. J’aimais ces soirées qui étaient souvent l’occasion de rencontrer des gens fascinants même si malheureusement j’avais rarement l’occasion de les revoir ensuite. Alors que je surveillais du coin de l’œil une magnifique jeune fille qui devait avoir une vingtaine d’année cherchant en vain à croiser son regard, mon œil s’arrêta sur un jeune homme plutôt mignon qui me regardait fixement. Il me sourit et je lui rendis son sourire avant de détourner mon regard en direction de la magnifique blonde qui décidemment ne semblait pas me remarquer. Dépité, je me rendis lentement jusqu’au buffet afin de reprendre une nouvelle coupe de champagne. C’est à ce moment là que le bel inconnu m’accosta. Il m’expliqua que lui aussi était photographe et qu’il recherchait actuellement de jeunes modèles pour une exposition qui devait avoir lieu dans le courant du mois de novembre. Un profond embarras me saisit. Evidemment, cette proposition m’allait droit au cœur mais quelque chose me poussait à décliner son offre. J’avais appris au cours de ma vie à faire confiance à mon instinct. Aussi, je décidais de refuser son offre mais, à cet instant, une sensation étrange m’envahit. Je crus alors à un de ces multiples malaises que je faisais régulièrement depuis que ma copine m’avait quitté il y a plus de six mois. Prenant congé du jeune photographe, je me dirigeai rapidement vers les toilettes. Généralement la douleur passait assez rapidement et j’espérais sincèrement que je serai de nouveau en pleine forme dans une dizaine de minutes. J’avais horreur de ces instants où je me sentais particulièrement vulnérable. Je m’assis alors sur la cuvette et fermai la porte à double tour. Je pensais à ce début de soirée. Comme d’habitude, les œuvres d’Oscar étaient dénuées de talent et j’enviais réellement son succès que je trouvais totalement infondé. L’image de la jeune fille me revint à l’esprit. Il fallait absolument que je lui parle avant la fin de la réception. Malheureusement, étant d’un naturel timide, j’osais rarement aborder les membres du sexe opposé et en particulier les jeunes filles plantureuses. L’image de mon ex me revint à l’esprit. Quelle déception quand elle m’a quitté. Je ne m’y attendais absolument pas et sous le choc, je ne me suis pas rendu compte des terribles conséquences que ça aurait sur mon quotidien. Plus rien n’avait la même saveur sans elle et, encore aujourd’hui, j’ai l’impression qu’elle me manque. Je décidais alors de chasser ces images de mon esprit et de me concentrer sur la jeune fille. Je ne savais rien sur elle. Ni son prénom, ni son âge, ni ce qu’elle faisait dans la vie. Cependant, quelque chose m’attirait irrésistiblement chez elle. Je sentais la douleur s’estomper progressivement. Je me levai et ouvris la porte. Soudain mon œil fut attiré par une photo tombée par terre. Je me baissai et saisis le cliché entre le pouce et l’index en faisant attention de ne pas l’abîmer. Je ne pus me retenir de pousser un petit cri de stupéfaction. Le sujet de l’image n’était autre que la jeune fille longiligne. Je la reconnus immédiatement. La photo semblait avoir été prise à son insu dans une rue parisienne. Je ne savais que penser de cet événement. Peut-être courait-elle un danger ? Peut-être était-elle la cible d’un psychopathe ? Je chassais alors ces visions pessimistes de mon imagination. J’avais horreur de ce genre de pensées et je luttais contre elles chaque fois que mon cerveau me jouait des tours. Je pris alors mon courage à deux mains et partit en direction de la grande salle d’un pas décidé après avoir glissé la photo dans la poche intérieure de ma veste.

Anne, c’était comme ça qu’elle s’appelait, était là, appuyé à un immense pilier. Elle était en pleine discussion avec un invité relativement âgé. D’ici, on aurait dit un ange. Peut-être étais-je victime de ce que l’on appelle communément un coup de foudre ?

Un coup de foudre comme dans les livres !

Un coup de foudre comme dans les films !

Un coup de foudre comme dans les chansons de variétés !

Soudain, alors que mon esprit continuait de vagabonder amoureusement et d’imaginer des scénarios irréalisables, son visage se tourna vers moi et se fendit d’un large sourire. Je vacillai ! Mon corps fut traversé par un frisson et se figea instantanément ! Je n’avais jamais été aussi impressionné de toute ma vie. Je repensais à la photo et je me demandais qui pouvait en vouloir à une aussi jolie fille. Je la vis alors couper court à la conversation avec son mystérieux interlocuteur et se diriger vers moi. A peine m’avait-elle salué que mon visage fut pris d’un terrible rougissement ! Je sentais les gouttes de transpiration perler sous ma chemise. Je devais avoir l’air vraiment ridicule mais cela ne semblait pas l’affecter. Elle continuait de me regarder avec son sourire angélique. Je me dis alors qu’il fallait absolument que je lui parle de la photo trouvée dans les toilettes mais je n’arrivais pas à articuler convenablement. Je devenais de plus en plus rouge. Mes yeux se tournaient irrémédiablement vers ses seins. Je n’arrivais pas à lutter contre cet instinct primaire qui pourtant ne me ressemblait pas. Plus rien ne semblait exister autour de nous. Nous étions seuls ! Je me mis à fouiller dans la poche de ma veste. Une chose froide et dure se fit sentir dans la poche intérieure gauche. Je réfléchis !

Mon Ipod ?

Mon téléphone ?

Mon pad ?

Je saisis l’objet de ma main droite. Un revolver ! Qu’est-ce que ce revolver faisait dans ma poche ? Je n’avais jamais tenu d’arme et, mieux encore, j’étais contre les armes à feu ! Cependant mon bras se leva et pointa l’arme vers Anne. Je n’arrivais pas à lutter. Mon doigt pressa sur la détente et le coup partit. Le corps d’Anne s’affala sur le plancher sans émettre un seul son.

Un cri de terreur se fit entendre dans la pièce. Je me rendis alors compte que nous n’étions absolument pas seuls et que des dizaines de regards étaient braqués sur moi à cet instant. Je m’aperçus que je tenais un revolver. Que s’était-il passé ? Je ne me souvenais de rien. Je n’étais pas un criminel. Cela ne pouvait pas être moi qui avait abattu à bout portant cette jeune femme sensuelle. Les flashs interrompirent ma réflexion. Des journalistes présents dans l’assemblée s’étaient précipités sur leurs appareils afin d’immortaliser cet instant. Je me sentis blêmir. Je vis Oscar du coin de l’œil. Lui aussi ne semblait pas être dans son assiette. Un homme qui se disait médecin approcha du corps mais il était trop tard. Ma balle avait atteint le cœur provoquant une mort instantanée. J’entendais les sirènes de la Police au loin.

Ils n’avaient pas traîné.

Ils devaient être à l’autre bout du boulevard.

Ils venaient pour m’arrêter.

Je ne savais pas quoi faire. Je lâchai l’arme. Le bruit qu’elle fit en s’écrasant sur le sol me fit penser aux cliquetis des menottes qu’on allait bientôt m’imposer. Je me sentais de plus en plus mortifié par les événements. J’empoignai l’arme, la dirigeai vers ma tempe, comptai jusqu’à 3 et je tirai sans regret, sans aucune arrière pensée !

La mort ! Quel soulagement ! Quelle échappatoire ! Enfin la mort ….

L'amour fou

Pierre passe ses vacances au même endroit chaque année. Il aime cette île, l’île de Noirmoutier. Sa longue étendue de sable fin l’émerveillait quand il était gosse et aujourd’hui, à bientôt 24 ans, il ne se lasse pas de venir décompresser ici d’autant plus que ses grands parents lui prêtent volontiers leur résidence secondaire. Il avait des amis avant ici mais aujourd’hui, il ne connaît plus personne. De toute façon, il aime la solitude.

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Pierre est un artiste. Il peint. Il peut peindre des paysages, des portraits, des natures mortes… mais finalement, c’est dans l’art abstrait qu’il prend le plus de plaisir. Il aime laisser libre cours à son imagination et permettre ainsi aux gens de voir ce qu’ils veulent dans ses œuvres. Il aime ce cheminement de l’esprit que déclenche en général la vue d’une œuvre abstraite. Il aime les couleurs vives. Il aime Miro, Kandinsky, Mondrian, Poliakoff et tous ces artistes qui l’inspirent plus ou moins.

Pierre vit à Paris. Il est partit de Nantes à 18ans, après son bac, pour découvrir la vie parisienne. N’est-ce pas la ville idéale pour les artistes ? Après avoir passé 3ans dans une école d’art, il a décidé de tout plaquer et de vivre de la vente de ses œuvres. Il ne pensait pas que c’était aussi dur. Il a galéré mais, aujourd’hui, il ne regrette pas. Son nom commence à être connu et même s’il vit toujours dans un studio de 19m², il ressent une nette amélioration de ses conditions de vie. D’ailleurs, il sera bientôt indépendant vis-à-vis de ses parents. En effet, jusqu’à présent, ces derniers continuaient de lui verser une somme relativement conséquente au premier de chaque mois.

Pierre vit seul. Il a des aventures parfois mais comme tous les artistes, c’est un célibataire endurci. De plus, son appartement est trop sale pour vivre à deux. Jamais aucune femme ne voudra venir vivre ici. Il n’a pas le temps d’avoir une vie de couple normale. Il doit peindre pour vivre. Toutes les excuses sont bonnes pour expliquer son célibat à rallonge.

Pierre est grand et mince.

Pierre ne fait jamais de sport.

Pierre n’a pas la télévision. De toute façon, ils ne passent que des conneries et des publicités à la télévision.

Pierre aime se promener dans les musées. Le Louvre, le musée d’Orsay, Beaubourg ….

Pierre aime errer seul dans Paris dès qu’il a un peu de temps libre. C’est beau Paris !

Pierre aime le printemps, les bourgeons, les oiseaux, le beau temps qui revient, autant de clichés dont il ne se lasse pas mais là c’est l’été et il est sur la plage.

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Pierre exhibe son corps frêle sur la plage. Quelle maigreur ! Quelle blancheur ! Il n’aime pas son corps et c’est pour ça qu’il n’aime pas la plage. Cependant, il ne regrette pas d’avoir quitté Paris pour quelques jours. L’air de Noirmoutier lui fait du bien.

Pierre profite de ses vacances pour chercher de nouvelles sources d’inspiration pour ses peintures, notamment de nouvelles couleurs à saisir. Il aime les levers de soleil. Il aime les couchers de soleil. C’est les moments de la journée qu’il préfère. C’est à ces moments là que le ciel s’embrase d’un dégradé de couleurs à faire pâlir la palette de n’importe quel artiste. Il aime aussi les différents tons qu’offre la mer suivant la météo, les vents, les marées, les heures de la journée ….

Pierre aime regarder les gens qui l’entourent. Tous différents mais finalement tous pareils. Son regard s’arrête sur une jeune fille. Il la connaît sans la connaître. Il aimerait la connaître. Il l’aime sans la connaître.

Pierre croit en l’amour, le vrai Amour, celui qui n’arrive qu’une fois. Mais il n’est pas dupe, le vrai Amour est bien caché. Parfois, il a l’impression d’avoir mis la main dessus mais cela se solde toujours par une terrible déception.

Pierre continue de regarder en direction de la jeune fille au maillot de bain blanc. Il aime les filles à la peau bronzée qui mettent des maillots de bain blancs. Il y a peu de filles à la peau bronzée à Noirmoutier. Il n’y fait pas assez beau et les touristes n’y restent pas assez longtemps. De toute façon, il n’aspire pas à connaître les joies procurées par un amour de vacances. Quelle chose futile ! L’amour c’est pour la vie, pas pour un jour, une semaine ou même un mois.

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Pierre n’en revient pas. C’est la première fois qu’il se fait draguer. Quand la jeune fille s’est approchée de lui après avoir remarquée ses longues œillades, il n’en revenait pas. Pour la première fois depuis qu’il est né il se sent beau, fort et intelligent. Un vrai homme ! C’est donc ça le mystérieux pouvoir de l’amour. Il a l’impression que rien ne peut lui résister.

Pierre ne veut plus rentrer à Paris. Il ne veut pas que les vacances se terminent. Il ne veut pas que Ludivine retourne à Chartres. Il ne veut plus peindre. Il veut aimer et VIVRE. Juste VIVRE !

Pierre explique à Ludivine qu’il ne peut vivre sans elle. Il pense qu’ils seront réunis dans la mort, que seul la mort leur permettra d’être ensemble pour toujours. C’est la première fois que la mort lui semble être une meilleure alternative que la vie pour VIVRE le grand Amour.

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Pierre avale un grand bol d’air frais. Il se sent rassuré. Tout marche comme prévu. Le corps de Ludivine est à côté de lui. Elle ne s’est même pas rendue compte que sa vodka était empoisonnée. Maintenant c’est à lui de disparaître. Il tremble mais ne faiblit pas. Il pense aux belles choses qui les attendent là haut. Il porte le verre de vodka à ses lèvres. Une gorgée, une deuxième puis tout s’obscurcit. Il ne voit plus rien ! Il ne sent plus rien ! Il est MORT !

Pierre était fou, fou d’Amour !

La grande entourloupe

Paul allait souvent au cinéma. Il aimait l’ambiance des salles obscures. Depuis peu, il possédait une carte qui lui permettait de voir autant de films qu’il le désirait. Il en voyait énormément. Depuis qu’il était à la retraite, il n’avait plus beaucoup d’occupations et le cinéma semblait être la seule activité qu’il supportait. En effet, il avait horreur de participer à des jeux de société. Il préférait la solitude et c’est pour ça qu’il boycottait littéralement les clubs de Scrabble, d’Echec, les Lotos et tout autre lieu de rencontre pour retraités. Il n’avait envie de rencontrer personne. Il aimait l’anonymat. Il aimait passer inaperçu. Il avait été marié il y a longtemps mais depuis la mort de sa femme il s’était complètement refermé sur lui-même. Ses enfants ne lui parlaient plus. Il avait un garçon et une fille d’une quarantaine d’années. Tous les deux étaient mariés et vivaient en province avec leur progéniture. Ils ne lui avaient pas pardonné de ne pas être allé à l’enterrement de sa femme mais ce n’était pas sa faute. Il avait horreur des enterrements. Il n’avait jamais assisté à aucun enterrement. Quand son meilleur ami était mort il y a quatre ans, il avait évité, là encore, de se rendre à la cérémonie ce qui lui avait valu quelques remarques perfides de la part de son cercle d’amis. D’ailleurs, depuis ce temps là, il sentait comme une fissure entre lui et son entourage. Cependant, il ne leur en tenait pas rigueur et préférait vivre sa petite vie sans se soucier d’eux. Il se rendait compte qu’après un certain âge, on avait plus autant besoin de voir du monde. Quand il était jeune, il aimait sortir, rencontrer des gens, se faire des amis mais aujourd’hui tout cela était révolu. Il préférait l’isolement que lui offrait une salle de cinéma.

Un jour, alors qu’il assistait à la projection d’un véritable chef d’œuvre cinématographique, une femme d’un certain âge vint s’asseoir à ses côtés. Il ne savait comment réagir. Il aimait être entouré de sièges vides afin de conserver, d’une certaine manière, son intimité durant la projection. Lorsque quelqu’un s’asseyait près de lui, il avait l’impression que l’on perçait sa bulle protectrice, celle qu’il avait mis des années à ériger. Cependant, cette fois-ci il ne ressentit pas de l’agacement mais plutôt une pointe de curiosité. Cette femme l’attirait mais il ne savait pas pourquoi. Quelque chose de magique se dégageait d’elle. Il en restait bouché bée. Soudain, il se rendit compte qu’il était plus absorbé par l’étrange présence que par le film lui-même. Il commença à jeter des coups d’œil furtifs sur sa droite mais il se rendit rapidement compte que l’obscurité de la petite salle ne lui permettait même pas de discerner les contours du visage qui l’intriguait. Quand le générique final apparut enfin à l’écran, il se surprit à échanger quelques mots avec sa voisine. Il ne se doutait pas que ce dialogue innocent allait littéralement bouleverser sa vie.

Paul était rarement sûr de lui mais, quand il avait établi le contact avec l'énigmatique femme du cinéma, il s’était senti l’âme d’un conquérant. Lui, un vieux retraité au bout du rouleau, pouvait encore séduire une femme. Il est vrai que celle-ci n’était plus toute jeune mais une certaine fierté l’avait envahi quand elle lui avait répondu avec le sourire et surtout quand, au bout de cinq petites minutes, ils s’étaient promis de se revoir. Il se sentait vivre une seconde vie. Cela faisait si longtemps qu’il n’avait rien ressenti de pareil. D’ailleurs, ce matin, quand il se leva, il se sentait étonnamment heureux. Cela se traduisait par un surplus d’énergie à évacuer et, croyez moi ou non, il sortit faire un footing. Cela faisait plus de vingt ans qu’il n’avait pas couru mais il était tellement excité à l’idée de revoir la mystérieuse apparition du cinéma qu’il devait absolument prendre l’air. Après avoir couru une petite heure sur les bords de Seine, il rentra chez lui pour se préparer à cette rencontre tant attendue. Il prit donc un bon bain bien chaud, se rasa, se parfuma et sortit son plus beau costume de sa penderie. Il voulait être irréprochable.

Ils s’étaient donnés rendez-vous au Lincoln, près des Champs Elysées. C’était un cinéma où Paul avait l’habitude d’aller car il évitait au maximum les multiplexes dont les salles étaient souvent bondées. De plus, il aimait cette ambiance feutrée qui lui rappelait le cinéma de son enfance et, pour finir, il appréciait fortement la programmation intimiste de cette petite salle parisienne. C’était le cinéma idéal pour un premier rendez-vous galant. Il avait hâte de retrouver Maria. Il ne savait pas grand-chose d’elle, juste son prénom et son âge. Elle avait 54 ans. Lui en avait 68. Il voudrait tout savoir sur elle mais il est sur qu’il n’arrivera pas à lui demander. Il n’a jamais été très à l’aise avec les femmes. De toute façon, peut-être qu’elle ne voudra pas lui répondre, qu’elle voudra garder une part de mystère autour d’elle. Il avait toujours aimé le mystère. C’était sans doute pour cela qu’il se sentait irrésistiblement attiré. 15h00 approchaient. Elle ne devrait pas tarder maintenant. Il espérait pouvoir aller boire un verre après dans l’un des nombreux cafés qui bordaient les Champs Elysées. Quand il l’aperçut enfin se diriger vers lui, il sentit son cœur battre la chamade. Puis, progressivement, les pulsations se calmèrent pour retrouver leur rythme habituel. Il était soulagé. Elle était là.

Ils entrèrent dans la salle après avoir pris deux tickets pour un vieux film qu’ils avaient déjà vu et revu. Ils se mirent au dixième rang et occupèrent les deux places du centre. C’était une toute petite salle. Il n’y avait quasiment personne. Paul se sentit soudain à sa place dans cette salle de cinéma. Il avait toujours l’impression de déranger, de gêner mais, là, tout lui semblait clair. Cette révélation lui donna suffisamment de courage pour entamer une conversation avec Maria mais, à peine avait-ils échangé quelques mots, que la lumière s’éteignit. La projection débutait. Paul se sentait frustré. Il n’avait pas eu le temps de dire ce qu’il désirait ardemment dévoiler à Maria. Durant toute la séance, il prépara des petits bouts de dialogue. Son anxiété le poussait souvent à préparer ce qu’il allait dire à l’avance. Il n’osait pas profiter de l’instant présent. Quand les noms des acteurs suivis de près par ceux de l'équipe technique apparurent enfin, il lâcha un « je vous aime ! » désespéré. Il avait pourtant préparé des phrases si romantiques pour séduire Maria mais il n’avait réussi à en dire aucune. Seul ce « je vous aime ! » avait échappé à la vigilance de sa timidité maladive. Alors que sa vie était loin derrière lui, il se sentit aussi bête qu’un adolescent lors d’une première rencontre amoureuse. Maria semblait interloquée même si, au plus profond d’elle-même, elle sentait que cet aveu était possible. Dans un premier temps, elle lui sourit et prit le chemin de la sortie en lui expliquant qu’elle serait ravie d’en discuter autour d’un café. Ils sortirent donc du cinéma et prirent la direction des Champs Elysées qui n’étaient qu’à quelques mètres du cinéma. Il s’assirent à la terrasse du Fouquet’s, l’un des cafés les plus luxueux de Paris. Après avoir commandé deux cafés, Paul prit la parole :

- « Maria, ce que je vous ai dit tout à l’heure, à la fin de la projection, je le pense sincèrement. Près de vous, je ne suis plus le même homme. Aujourd’hui rien ne me semble impossible alors que j’ai l’impression d’avoir vécu dans l’angoisse tout au long de ma vie. Jamais, durant ces cinquante dernières années, je n’ai osé parler aussi franchement à une femme. »

Alors qu’il allait continuer de faire son cinéma, la serveuse l’interrompit en apportant les deux cafés. Cela le déstabilisa complètement et il se retrouva muet devant Maria. Celle-ci prit alors la parole pour lui expliquer qu’il était inutile d’entamer un tel jeu de séduction car elle aussi le trouvait fort séduisant. Paul ne put s’empêcher de rougir. Il avait toujours été très sensible à la flatterie. C’est ainsi qu’ils se retrouvèrent sur le chemin de l’appartement du vieil homme après avoir bu leurs cafés.

Arrivée devant l’imposant immeuble de style haussmannien, Maria ne put cacher sa surprise. Quelle belle propriété ! Elle avait vraiment hâte de pénétrer dans son « chez lui ». Paul sentait son impatience et s’amusait de son impatience en attendant qu’il la fasse entrer dans la cour intérieure. Il avait hérité de cette propriété avenue George V après la mort de ses parents il y a une douzaine d’années. Il avait ainsi pu quitter son petit logement près de la Tour Montparnasse pour venir s’installer près des Champs Elysées dans un superbe duplex. En pénétrant enfin dans l’appartement, Maria fut impressionnée par le nombre d’œuvres d’art suspendues au mur. Peut-être y avait-il des tableaux d’artistes connus ? Encore plus étonnant était l’abondante présence d’objets modernes qui trônaient dans la pièce : un écran plasma avec home cinema, un ordinateur flambant neuf, une montagne de dvds… Nouvelles technologies et antiquités se combinaient harmonieusement pour former un ensemble hétéroclite du plus bel effet. Elle ne put s’empêcher de lâcher un petit cri de stupéfaction devant une telle accumulation de belles choses. Elle était la première femme à pénétrer dans l’appartement depuis la mort de la femme de Paul. D’ailleurs, pendant une fraction de seconde, il pensa à celle-ci. Chassant ces images de sa pensée, il proposa à Maria de s’asseoir dans le magnifique canapé en cuir noir et alla lui chercher un jus de fruit.

En retournant dans la salle de séjour, il fut surpris de ne pas voir Maria assise sur le canapé. Elle avait disparu ! Il n’en croyait pas ses yeux. Comment cela se faisait-il ? Il n’avait rien dit ou fait de désobligeant. Autant que faire ce peu, il essayait de ne jamais blesser quelqu’un et il était sur d’avoir été particulièrement vigilant à ce niveau là avec Maria. C’est alors qu’une animation apparut sur son écran plasma. Elle les montrait, lui et Maria, depuis qu’ils s’étaient connus : au cinéma, dans la rue, au Fouquet’s… Ils n’avaient donc jamais été seuls. Il n’en revenait pas. A la fin de la vidéo, un message clair et concis fit son apparition sur l’écran : « Si vous voulez revoir Madame en bonne santé, remettez nous 500 000 euros ce soir près du grand obélisque de la place de la Concorde. » Quelle histoire incroyable ! Il ne connaissait cette femme que depuis trois jours et il était déjà embarqué dans une galère sans précédent. Evidemment, il n’avait pas cette somme et ne voyait pas trop comment la réunir aussi rapidement. Prévenir la Police ? Beaucoup trop risqué ! Cela conduirait forcément à la mort de Maria et il ne pourrait le supporter. Il fallait prendre une décision rapidement. Il n’avait jamais su prendre de décisions rapidement. Il lutta donc contre sa nature et décida de se rendre au rendez-vous sans l’argent.

Arrivé Place de la Concorde peu avant 21h, il se répéta que ce n’était certainement pas l’idée la plus brillante qu’il ait eue dans sa vie mais qu’elle avait le mérite d’avoir été prise à brûle-pourpoint, ce qui était nouveau pour lui. Rien ni personne ne pourrait l’empêcher d’aimer Maria. En pensant à elle, il ressentit une poussée d’adrénaline qui le ramena sur Terre. Il vit alors un groupe qui lui paraissait suspect. Il se dirigea donc vers lui en espérant voir les ravisseurs de ce qui était, il en était sûr désormais, la femme de sa vie. Malheureusement, il se trouva au milieu d’un groupe de touristes japonais qui photographiait la Tour Eiffel. Son angoisse ainsi que son pessimisme reprirent de plus belle. Il s’imagina mille maux que Maria pouvait être en train d’endurer. Penser qu’elle puisse souffrir le faisait frissonner. Un bruit provenant de l’intérieur de l’obélisque le fit sortir de sa torpeur. L’étonnement remplaça le désespoir. Il vit la place tourner autour de lui et devenir de plus en plus grande. Il se sentait ridicule à coté de l’immense colonne qui se dressait vers le ciel sans étoile. De toute façon, on ne voyait jamais d’étoile à Paris. Ce fut sa dernière pensée avant de s’évanouir.

Quand il se réveilla, il était assis dans le beau fauteuil design qui trônait dans son salon. Juste en face, se trouvait Maria qui le regardait avec ses grands yeux bleus. Que s’était-il passé ? Tout cela n’était donc qu’un rêve ! Il s’était évanoui ou même seulement assoupi et avait imaginé tout ce scénario. Il avait eu si peur de ne jamais revoir sa bien aimée. Il était soulagé de sentir sa présence près de lui et il se dit que c’était le moment idéal pour lui avouer tout l’amour qu’il éprouvait pour elle. Il la regarda droit dans les yeux et inspira une grande bouffée avant d’ouvrir la bouche …


C’est à ce moment là qu’un homme cagoulé pénétra dans la pièce avec un sourire malicieux aux coins des lèvres…